LE DEBAT VAIN



Pour bien faire il faudrait ne rien dire : ni que le toro moderne dont on perçoit la généralisation permet aux grands toreros de bâtir des chefs-d'oeuvres esthétiques, ni que le sens de l'histoire va dans le sens d'un allègement des épreuves imposées au toro pour lui permettre de parvenir au troisième tiers avec une réserve importante de bravoure...

Ce qui est pourtant le cas. Mais entre les antis qui guettent la moindre occasion d'enrichir leur dossier à charge et les auto-proclamés "ayatollahs" qui revendiquent une tauromachie plus brutale
, il devient très difficile de ne pas se faire insulter lorsque l'on se risque à essayer de décrire de manière objective ce que l'on voit.

Or, même si pour certains c'est le cas, la tauromachie ne peut se comprendre à travers des dogmes. La tauromachie est un art vivant aux facettes multiples et le fait que l'on soit plutôt sensible à tel ou tel de ses aspects n'autorise personne à condamner ce que préfèrent les autres. Ce qui est malheureusement trop souvent le cas. Que voit-on donc, puisque c'est ainsi que l'on peut comprendre les choses ? Des toros ou des novillos dits "artistes", insuffisamment bien présentés souvent mais doués d'une capacité à concentrer leur agressivité d'un bout à l'autre du combat sur les leurres. Face à eux, des toreros plus ou moins adroits et capables d'exprimer une émotion à partir de charges qui n'en possèdent pas mais dont les elipses presque parfaites sont autant de défis offerts à leur imagination et à leur virtuosité. À l'autre bout du spectre, des toros mieux présentés mais pas forcément plus braves, et face à eux des toreros qui ne possèdent pas, sinon ils seraient figuras, cette capacité qui différencie les grands interprètes du toreo moderne de leurs compañeros.

Jusque là il n'y a pas de quoi fouetter un chat, sauf à considérer que ces deux tauromachies ne peuvent cohabiter et qu'il est indispensable pour les tenants de l'une d'imposer ses vues à l'autre. Ce à quoi se risquent certains dans un combat perdu d'avance dans la mesure où étant affaire de ressenti, la perception que l'on a du spectacle taurin ne saurait en aucun cas être modifiée par les goûts de l'autre. Et encore moins imposée de force au prétexte que l'une de ces tauromachies serait plus authentique...

Même s'il est sans doute passionnant pour les piliers de tertulias, de blogs ou de listes, ce débat est vain. Car comme toujours depuis que la tauromachie existe, c'est le public qui décidera ce que sera celle de demain. Ni eux, ni le mundillo. Et en attendant, le fossé se creuse mais deux tauromachies existent. Un luxe dont il convient de profiter à plein.

André Viard