LES VERTUS DE L'ATTENTE



Dans l'opus 12 de Terres Taurines, Fernando Cuadri explique comment embistent ses toros, ce qu'il faut faire pour leur donner des passes et ce qu'il ne faut surtout pas sous peine d'en être incapable. Pour les travaux pratiques, la corrida d'hier à Las Ventas est un bon exemple.

Si l'on se souvient que le toro de Cuadri, malgré son énorme physique qu'il tient de son ascendance Urcola-Conde de la Corte, appartient pour une large part à l'encaste Santa Coloma, on comprendra facilement les complications qu'il propose souvent aux toreros.

Lent à s'élancer, observant longuement le torero avant de le faire, il semble toujours se demander si la muleta qu'on lui tend ne renferme pas quelque piège, avant, si l'on est convainquant, de tomber docilement dedans. Si on ne l'est pas en revanche, le toro de Cuadri ne joue plus. Les regards inquisiteurs se font accusateurs et quand la charge se déclanche, c'est vers le torero.

En matière de tauromachie, la faculté de persuasion des toreros se mesure à leur aguante et à leur capacité à peser sur des charges qui par nature se referment sur eux. Parar et cargar la suerte sont la base indispensable. Parar,
c'est attendre sans broncher que le coup parte, même quand l'oeil du toro va de l'homme au leurre sans que le premier ne puisse deviner quelle décision le second prend ; cargar la suerte, c'est repousser vers l'extérieur cette charge par nature concentrique en faisant l'économie de toutes s
ortes de moyens si l'on veut qu'au lieu de s'éloigner et de frapper dans le vide le toro suive la muleta et dessine dans l'espace le fameux point d'interrogation à l'envers dont nous parlaient les anciens.

En théorie, tous les toreros savent ce qu'il convient de faire. Mais en pratique, quand l'oeil d'un Cuadri par exemple vous passe au scanner de haut en bas, il faut une grande dose de courage et non moins de sang froid. Sur ce simple critère se fait la différence. Hier, Pepin Liria, face au lot le plus compliqué, a vu la limite de sa volonté tandis que Curro Diaz, face aux deux plus dociles, a carrément démissionné. Seul Javier Valverde, au prix d'une énorme voltereta, a appliqué la leçon. Résultat : en dépit de leurs complications, ses deux toros ont suivi sa muleta.

On comprendra que l'encaste Santa Coloma ne soit guère prisé des toreros lorsque l'on saura que plus que tout autre il leur impose cet effort sur soi dont les toros issus de Domecq par exemple les exonèrent le plus souvent. Véritable maître étalon de la décision des toreros, le regard du Santa Coloma est aussi celui de la profession, à tel point que l'on dit dans le mundillo qu'un torero capable de bien en toréer un l'est aussi de s'imposer face à n'importe quel autre encaste, la réciproque n'étant pas vraie.


André Viard