FERIA DE NÎMES

 

LES DEUX OREILLES, LA QUEUE ET LA TÊTE POUR PONCE

Matinale oblige, la mini corrida de Garcia Jimenez était limite. Question trapio, on n'était pas assuré du sexe de la bête, grosse vache ou petit male ? La théorie du poids juste, aussi, perdit eau de toutes ses finesses rhétoriques ; puisque : tous maigres, tous par terre. Sans doute est-ce le prix à payer pour le spectacle qui fut donné. Car Ponce a été génial et  j'en connais certains, dont je suis, qu'il a laissé vidé par l'émotion, jambes en coton et sanglots dans la gorge.  Il y eut deux grands toros le quatrième et le cinquième, les autres très maniables.  Ponce : silence et deux oreilles et la queue. Conde : salut et vuelta. Manzanares : salut et salut.

Le premier s'effondra dans le peto, après y avoir buté noblement, lors de deux piques données sans appuyer. Tête basse, il répondit poliment à tous les toques. Ponce n'eut même pas besoin de lui baisser la main pour le soumettre. Il fit, au contraire, tout à mi hauteur, pour ne rien perdre de la charge. Ainsi le Jimenez dura et il put redresser le buste pour donner plus de garbo au tableau. Il réduisit même les distances pour se maintenir «tendance». Après une entière le public resta silencieux alors qu'il y avait au moins matière à un salut. Dès sa réception dans la cape, le quatrième signa de belles charges. Aux piques, il confirma sa propension à baisser humblement la tête. Il ne fut que symboliquement marqué par le fer, ce qui ne l'empêcha pas de chuter pendant la faena. Chaque fois il se releva sans attendre, tant était grande son abnégation dans le combat. Lascif par nature, Ponce lui récita du Ronsard, dont il tient le secret des « cent mignardises », qui font chavirer toutes les marquises. Et l'arène entière se retrouva dans un état que la décence interdit de décrire. Le geste définitif fut à la hauteur des préliminaires, spectaculaire et d'effet immédiat. Le Président Valade n'est pas homme à résister longtemps à un tel déferlement de sensualité. A la satisfaction générale il accorda les deux oreilles et la queue. Ponce demanda, en plus, à prendre la tête pour la faire naturaliser.

Vif et maniable le second se défendit en tentant de désarmer le picador avant de pousser droit. Il aborda la muleta tête à mi hauteur. Déconcerté par ses premières longues arancadas, précédées et suivies d'un beau galop de plus de dix mètres, Conde fit intervenir sa cuadrilla pour les interrompre. Par la suite, il s'obstina à toréer à mi hauteur, fut gêné par l'incommode port de tête et se fit accrocher le leurre. Or, chaque fois qu'il donna la sortie par le bas le toro sembla aller sans envoyer les pointes. Demie lame. Descabello. Salut. Le cinquième ne démentit pas le dicton. Il se laissa saigner en poussant droit sans un coup de tête. Il ressuscita Conde, qui lui récita les textes de sa chanteuse d'épouse (Estrella Morante) à laquelle il avait brindé ce toro. Le show-man exécuta toutes les figures labellisées de son répertoire : compas, petits pas de danseur, renversement de la muleta avant le pecho, etc. mais le tout avec un plaisir moins communicatif qu'à sa grande époque. Il perdit l'oreille en tuant laborieusement. Vuelta.

Le troisième fut châtié sans égard pour sa petite constitution et s'effondra contre le caparaçon à la deuxième rencontre. Manzanares donna un derechazo extraordinaire de prestance, puis dut adapter sa gestuelle pour jouer les infirmiers. A gauche, où le toro virait sans perdre l'équilibre, il put, enfin, arrondir les trajectoires et signer des naturelles profondes comme un poème de Lorca. Entière. Descabello. Salut. Pour atteindre les sommets il lui faut encore mieux maîtriser cette brutalité qui l'anime. C'est Brutus qui l'habite encore et il est à espérer que la relation apaisée qu'il entretient désormais avec son Cesar de père lui permette d'accéder au trône. Pour l'heure, c'est en force qu'il parvint à s'imposer au brave dernier. Avec, de part la nature de cet engagement, hauts et des bas dans la domination de la bête. Pinchazos. Entière. Salut. Plein absolu. Les matinales sont victime de leur succès, les braillards entament leur retour. Frédéric Pascal


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