LES LIMITES DE L'EVOLUTION



Le magnifique travail de rénovation du tercio de piques entrepris depuis pratiquement vingt ans par Alain Bonijol à la grande satisfaction de l'aficion française vient peut-être d'atteindre ses limites si l'on en croit la rumeur selon laquelle celui-ci pourrait renoncer à participer à la prochaine feria de Nîmes.

Les limites dont il s'agit sont celles du libéralisme qui a pour effet, en favorisant une concurrence exacerbée, de casser les prix au détriment du service. Pour comprendre la gravité de la situation il importe de rappeler quelques faits.

Dans le bubget moyen d'une corrida de feria, la part réservée aux chevaux de piques équivaut à... 1%, soit 2500 euros, somme inférieure à celle demandée par les empresas de caballos voici trente ans quand celle-ci représentait un pourcentage largement supérieur des frais de production. La question se pose donc : est-il raisonnable pour limiter ses coûts de commencer par les plus minimes tandis que les honoraires de certains toreros s'envolent comme jamais ? Un rapide calcul permet de comprendre que non, la totalité des sommes réservées à la cuadra de caballos (25.000 euros pour une feria de 10 corridas) représentant à peine 17% de celle perçue par un seul torero pour un de ses contrats. Si l'on veut économiser, c'est donc plutôt ce chantier là qu'il faut ouvrir, et pourquoi pas de manière collégiale entre les différentes grandes arènes françaises, pour faire comprendre aux figuras que l'on a atteint un seuil critique impossible à dépasser. Pour s'en convaincre, le fait que Dax, après avoir bâti sa saison, annonce une augmentation de 5% du prix de ses places suffit amplement : avec un taux de remplissage frôlant le 100%, une des arènes françaises les plus rentables ne peut inclure tous les grands noms de l'escalafon dans sa programmation et même en faisant des impasses elle doit revoir ses prix à la hausse.

Ce constat fait, il ne s'agit évidemment pas de mettre en balance la part des chevaux de pique et celle d'une figura, mais de mettre en évidence l'écart qui se creuse entre la logique du spectacle de masse et celle de l'aficion. Autrement dit : ne courrons-nous pas le risque, en ne donnant pas les moyens aux empresas de caballos de poursuivre dans la voie du progrès, de favoriser une brutale régression dans un secteur clé de la lidia dont seuls quelques viandards irresponsables qui mesurent encore la bravoure au litre et préfèrent au débat d'idées le procès d'intention, n'ont pas compris les termes de la nécessaire évolution ?

Hormis, donc, une poignée de nostalgiques des piques meurtrières d'antan, chacun sera d'accord sans doute pour considérer que depuis une dizaine d'année les chevaux d'Alain Bonijol sont devenus un spectacle dans le spectacle. Ce qui a permis au premier tercio de connaître en France une embellie inégalée et incité la concurrence à se lancer à sa poursuite des deux côtés des Pyrénées, les innovations apportées par le français étant désormais institutionnalisées dans le nouveau règlement andalou dont l'application lors de la dernière feria de Séville a permis aux vrais toros braves de s'exprimer.

Ce que l'on ne sait peut-être pas en revanche est que ces résultats sont le fruit d'un travail acharné et d'immenses sacrifices seulement explicables par la passion. Entre les investissements réalisés pour mettre au point un matériel moderne désormais commercialisé partout en Espagne ou mettre en place une véritable politique d'élevage spécifique, Alain Bonijol a parfaitement joué le jeu, offrant au secteur taurin français un outil de travail envié en Espagne et au premier tercio la possibilité de s'affranchir de son archaïsme anachronique tout en renforçant son authenticité, condition incontournable pour faire reculer la décadence promise par le spectacle de masse.

Il semblerait malheureusement qu'une partie du secteur taurin français n'ait pas conscience de la réalité des enjeux. La preuve en est le blocage des prix que l'on constate en la matière, lequel est tout aussi injuste et pénalisant pour Bonijol que pour ses concurrents. La question se pose donc : peut-on accepter au titre des économies nécessaires que tout organisateur se doit de rechercher dans l'intérêt de son négoce mais aussi de son public, que pour quelques centaines d'euros par course le premier tercio soit bradé, la créativité de ceux par qui le progrés survient bridée et la formidable avancée que l'on constate en la matière envoyée à la poubelle ?

En renonçant peut-être à la prochaine feria de Pentecote de Nîmes, et, au-delà, à poursuivre les innovations qu'il a en projet, c'est ce problème global qu'Alain Bonijol entend poser dans l'intérêt de sa profession, du spectacle et bien sûr de l'aficion.

André Viard