LONGUE VIE AUX MANSOS !


La corrida de Dolores Aguirre lidiée dimanche à Madrid continue de faire couler beaucoup d'encre, chacun reconnaissant que la mansedumbre latente et plus ou moins affirmée de la plupart des toros lidiés n'a pas empêché le lot d'être un sommet torista.

Personne n'a pourtant osé écrire ce que chacun pense tout bas et que l'on peut résumer dans cette simple question : s'ils avaient été braves, les toros de doña Dolores - que ses amis du mundillo appellent Eduarda en raison de son goût prononcé pour le toro-toro - auraient-il autant fait l'unanimité ?

Que personne ne voit dans cette question une provocation gratuite. En fait, elle répond à sa manière à la grande préoccupation des ganaderos actuels qui voient leurs toros considérablement amoindris par un tercio de piques désormais inadapté en l'état à la lidia moderne et qui aboutit à cette aberration simple à vérifier : ce sont toujours les toros les plus braves qui sont le plus pénalisés.

La raison en est simple : plus un toro est brave plus il s'emploie contre le peto, et plus il pousse plus il se fatigue. Comme on ne peut malheureusement pas souvent compter sur la clairvoyance des picadors - voire même de leurs matadors - pour mesurer l'intensité de la rencontre, le résultat obtenu est à la mesure de la situation ainsi créée : disproportionné.

Lors du reportage que j'avais fait chez elle du côté de Constantina pour le premier opus de Terres Taurines, doña Dolores s'était plaint que ses toros devenaient un peu mous. Coquetterie de ganadera résoluement torista ou réelle préoccupation devant la propension d'un certain nombre d'entre eux à rechercher l'abri des planches ? Je ne saurais dire. Mais au vu de sa corrida madrilène, j'ai repensé à ce que m'ont dit plusieurs ganaderos : "Dans l'état actuel de la lidia, si l'on veut que le toro aille au bout, il ne faut pas le doter de trop de bravoure car sinon il termine son combat face au picador... Le manso, en revanche, ne se laisse pas piquer, ne se fatigue pas, et garde toutes ses forces pour la faena de muleta. Et comme c'est cela que le grand public vient voir !"

Vivent les mansos donc, à condition bien sûr qu'ils soient encastés... dans l'attente de jours meilleurs, quand le tercio de piques aura été modifié comme il doit l'être pour correspondre à la lidia moderne et ne plus pénaliser inutilement le toro.

André Viard