LES ADIEUX D'UN GEANT

Un des grands mystères de l'arène est que l'on a beau tout prévoir, rien ne se passe tout à fait comme on l'a voulu. La corrida d'hier en apporte une nouvelle fois la preuve : prévue comme celle de la présentation de Cayetano à Séville, elle restera dans les mémoires comme celle de la despedida de Manzanares.

Une despedida imprévue, quoique. Dans la chapelle de la Maestranza, quelques minutes avant le paseo, cette étonnante confession glissée au creux de mon oreille par le maestro qui fut aussi mon parrain : "Si tu savais comme je souffre..." Depuis quelques jours déjà, sous forme d'avertissement, Manzanares avait prévenu : "Cette corrida sera ma dernière à Séville..."

Comment alors imaginer qu'après ce dernier sommet, le maestro continuerait à toréer dans les villages où il était annoncé ? Savait-il déjà, cinq minutes avant le paseo, que cette corrida serait la dernière ? Je crois bien que oui, car chaque geste, chaque mot, chaque sentiment exprimé dans ces instants de solitude seulement entouré de ses fils et de quelques rares amis, portaient le sceau de l'irréparable. Le temps fuit, et nul ne peut le rattraper.

Que cette dernière corrida soit triomphale importait finalement assez peu, surtout pour le mundillo sévillan qui l'avait construite sur mesure pour l'avènement de Cayetano. Mais l'avènement attendra encore un peu, même si Cayetano possède une classe indiscutable... Mais devant ces deux novillos fondants de noblesse et de classe, il montra aussi une absence de recours préjudiciable lorsque l'on aspire à une alternative prochaine. Le temps lui permettra de les acquérir sans doute et on pourra alors certainement parler d'un torero de dinastie...

Mais en attendant, on parlera sans doute longtemps de cette sortie en triomphe d'apothéose par une Porte du Prince prise d'assaut par les matadors présents aux arènes : Padilla, Ponce, Litri, Tato, Rivera Ordoñez, Morante, Antonio Barrera, le Cid, Espartaco... et j'en oublie sans doute. Même Cayetano, reposé à terre au terme d'une vuelta donnée à dos d'un costalero en marge de celle triomphale offerte par ses disciples au maestro, accompagna la clameur qui s'engouffra dans le tunnel sombre dont - il faut l'avouer - nous fûmes quelques uns à pousser très forts pour faire sauter le verrou !

Dernier porteur : José Mari Manzanares hijo, le fils, l'héritier, qui reçut aussi la lourde tache de couper la coleta de son père, ce qu'il fit en pleurant beaucoup. Et au final, alors que quelques conservateurs protestaient contre l'outrance de cette toreria en marche qui emportait déjà son maestro sur le paseo Colon, la nostalgie, déjà, de trente cinq ans de poésie déclamée muleta en main nous étreignait la gorge. Enhorabuena, Maestro, et porte-toi bien.

André Viard