LE POIDS DE LA NOSTALGIE




Atypique, le cartel d'hier à Armes l'était forcément, mais il le fut jusqu'au bout : alors que certains s'attendaient peut-être à assister à un aimable divertissement, type festival bénéfique, c'est à une véritable corrida de toros que l'on assista avec, peut-être, un lot dont on se souviendrait à coup sûr en fin de temporada au moment des récompenses, si le quatrième toro, le plus imposant, n'avait été remplacé pour boîterie.

Il était dit pourtant que le poids de la nostalgie, de même que celui de l'empathie hier avec Padilla, rendrait difficile toute autre lecture de ce qui se passait dans l'arène, à moins de conserver suffisamment de libre arbitre et de lucidité pour comprendre que cette corrida où l'on était venu au rendez-vous des hommes, prenait peu à peu toute sa dimension grâce aux toros.

Car le lot du Conde de Mayalde, lidié dans d'autres conditions par des toreros ayant leur avenir devant eux, aurait probablement occasionné une de ces tardes dont on reparle longtemps, en raison de leur dureté, de leur caste pas facile, de leur bravoure puissante, mais aussi de leur exigeante toréabilité. Tout ce que les Domingo Hernandez de la veille avaient en excès ils en étaient dépourvus, mais tout ce qui a manqué à ceux-ci, ils en avaient à revendre.

De là à dire que la ganaderia du Cone de Mayalde intègrera bientôt la catégorie des dures, il y a un pas que l'on ne franchira pas pour ne pas porter tort au ganadero, dans la mesure où les mots caste, dureté, bravoure et solidité sont de nature à condamner un troupeau à l'ostracisme des figuras. or, et pour revenir sur un édito récent, c'est face à des toros de ce type que l'on aimerait voir plus souvent les meilleurs s'exprimer, afin de raviver des souvenirs anciens.

Ce qu'ont fait les trois toreros du jour avec des fortunes diverses, tout en étant également épatants : Ruiz Miguel dans des circonstances plus faciles grâce à un sorteo bienveillant, Mendes face au lot le plus exigeant, mais aussi le gratifiant, et Fundi, auquel on refusa, allez savoir pourquoi, l'oreille de son premier, sans rien lâcher à son habitude.

Restront de cette journée des impressions, des images, mais aussi le regret de n'avoir pas vu, comme la veille, les trois sortir a hombros par la faute de leurs épées. Aurait-ce été mérité ? À chacun de le dire. Mais entre nous, entre une corrida et l'autre il n'y avait pas photo, et s'envoyer, comme l'on dit, celle de Mayalde alors que l'on est ou que l'on part en retraite, il fallait un sacré pundonor et des fiertés bien accrochées.


André Viard