GUERRE À LA CRISE...




Dans les années cinquante, parut en Espagne un livre intitulé "Guerra a la tristeza" dont le nom de l'auteur m'a échappé, mais pas l'argument : dans un pays en pleine reconstruction qui souhaitait croire en un avenir prospère, la Fête taurine était devenue le symbole de ce bonheur que tout un peuple poursuivait, la métaphore d'une société avide de sortir de la crise profonde qui l'avait ébranlée.

Toutes proportions gardées, c'est un peu ce qui s'est passé hier à Arles, où le public s'est immergé dans une débauche de générosité et d'optimisme en offrant aux trois toreros un triomphe qu'il serait mal venu de leur contester, mais que l'on peut toutefois estimer disproportionné.

Comment expliquer ces onze oreilles ? D'abord par la présence de Padilla à qui le public arlésien voulait dire toute son affection, histoire, peut-être, de se faire pardonner d'avoir été bien chiche avec lui en d'autres occasions, quand on lui chipota telle ou telle oreille pourtant bien méritée face aux miuras. Ensuite par les facilités offertes par un lot de Domingo Hernandez soigneusement choisi pour l'occasion et dont seul le dernier montra de vilaines manières.

Enfin, ou surtout, par ce besoin bien naturel, en période de crise financière, de campagne électorale tendue, de difficultés de tous ordres, de s'évader l'espace d'un instant, voire de faire un pied de nez à ce fascisme animalier qui se radicalise. Quoique les aficionadophobes en disent, le peuple du taureau est debout, uni et ravi de se rendre en masse aux arènes.

Guerra à la tristeza, ou plutôt à la crise et à ses effets, tel semblait donc être le mot d'ordre que s'étaient donnés les spectateurs qui remplissaient à plus des trois quarts l'arène. Ce qui, au-delà des questions de goûts, est le meilleur des messages qui a été lancé d'Arles : en faisant preuve d'imagination, même en l'absence des figuras qui l'an passé n'avait pas mis plus de monde, la fête taurine demeure forte et belle.


André Viard