LA TENTATION DU FUTILE




Partant d'un bon sentiment, l'union des toreros espagnols semble s'être donné pour mot d'ordre d'occuper le terrain : rencontre du ministre de la culture, tchat du Juli, participation à Equestre 2012 à Badajoz... Partout le message est le même : la tauromachie est une culture et les toreros en sont les gardiens.

Le plus symptomatique de ce déni collectif est à mettre au crédit du Juli, qui, en tchatant avec les aficionados, a assuré son ambition de vouloir laisser quelque chose de grand, sans toutefois être en mesure de dire quoi. Le G10 ? Les droits d'image ? Le record de longévité dans le peloton de tête de l'escalafon ? Le nombre de corridas combattues de Domingo Hernandez (seize sont prévues cette année) ? On ne sait, et manifestement le Juli non plus, ce qui est plus grave.

Quel dommage qu'il ne demande pas leur avis aux aficionados, qui lui donneraient sans doute des idées : revoir totalement la programmation de sa saison par exemple, en affrontant dans chaque grande feria une corrida dure, et en défiant ses compañeros du G10 à l'accompagner. Utopique ? Seulement sur le papier, car en réalité la décision ne dépend que de lui, et pour le coup il aurait une chance d'entrer dans l'histoire de la tauromachie, autrement qu'au titre d'alinéa dans une période qui, d'ores et déjà, porte le nom de José Tomás, lequel, au passage, a déjà relègué au second plan tous ses contemporains.

Car dans les manuels d'histoire taurine, les bornes essentielles du XXème siècle seront : Belmonte-Joselito, Manolete, El Cordobes, Paco Ojeda et José Tomás, c'est à dire ceux qui en ont réellement écrit l'histoire en apparaissant au yeux du public comme des toreros d'époque, et non comme "seulement" de grands artistes, de grand stylistes, de grands lidiadors ou de grands professionnels, liste beaucoup plus fournie dans laquelle de nombreux toreros importants trouvent leur place, et le Juli bien sûr aussi.

Malheureusement pour lui, avec ses choix actuels de carrière, il semble peu probable qu'il soit un jour le prochain jalon de cette voie lactée où brillent les principales étoiles, alors que s'il se le proposait, il pourrait sans doute s'imposer comme le plus grand lidiador de tous les temps, à condition d'employer son talent à bon escient, face à des toros dignes de lui, et non en se contentant d'abuser de son influence pour se cantonner dans le créneau réducteur qui est aujourd'hui le sien, créneau dont il perçoit visiblement les limites, sans oser se les avouer. D'où l'insatisfaction manifeste qui perce dans ses propos.


André Viard