JUAN PEDRO




Une fois disparu, peut-être accordera-t-on enfin à Juan Pedro Domecq la place qui lui revient de droit : celle d'un des ganaderos les plus inventifs et les plus passionnés du dernier demi siècle, auquel le monde ganadero doit beaucoup.

Bien sûr, il y eut cette définition malheureuse du "toro artiste" dont il s'expliqua dans l'opus 30 qui lui fut en partie consacré et pour l'écriture duquel il nous ouvrit généreusement ses portes. Bien sûr, il y eut cette provocation inutile quand il déclara que l'on pouvait supprimer la pique. Bien sûr, il y eut cette sosería exaspérante qui minait ses camadas depuis trop d'années. Pour tout cela, le chatiment qui lui fut réservé ne se fit pas attendre et fut disproportionné. Rien ne lui fut épargné, au point que l'on en vient à penser que pour certains il s'agissait d'une affaire personnelle.

Pour ceux qui l'ont connu dans l'intimité de sa finca, entouré de ses toros, c'est une toute autre image que l'on conservera. Juan Pedro était un conteur intarissable, passionné, généreux au point de divulguer son savoir et de le faire partager sans limite. Les séjours que j'ai eu le privilège de passer à Lo Àlvaro pour percer les secrets de son encaste, et comprendre le pourquoi de ses choix, restent empreints du parfum des bonheurs rares.

Celui d'une conversation intelligente, d'un esprit brillant, d'un débatteur tenace pour défendre ses convictions mais respectant celles des autres. Dire que les attaques féroces dont il était règulièrement la cible ne le touchaient pas serait mentir. Bien au contraire, elle l'atteignaient au plus profond, mais en homme courageux il savait faire front, persuadé que les grands toros de Domecq qui feraient bientôt l'unanimité étaient déjà nés.

Juan Pedro était un homme vrai, sensible, entier, doué d'une humanité profonde et d'un humour parfois mordant. Mais par dessus tout, il était un passionné du toro et du toreo, et nombreux sont ceux, toreros, ganaderos ou empresas, qui lui demandaient conseil. Nombreux furent ceux aussi qu'il sut aider dans les moments difficiles de leurs carrières.

Vers sa veuve, Marie, une française, et vers son fils Juan Pedro à qui revient la lourde tâche de prendre une succession survenue trop vite, vont toutes nos pensées.



André Viard