L'EFFET TSUNAMI



Telle une vague monstrueuse dont l’avancée inexorable menace de tout submerger, la mutation profonde du spectacle taurin à laquelle nous assistons met en péril ce qui fut toujours son essence : les faenas s’allongent et l’explosivité du toro devient une tare qu’il faut éradiquer au bénéfice de sa capacité à durer. Moins il s’emploie, plus on lui donnera de passes. L’important n’est plus l’intensité de celles-ci mais leur nombre, ce qui tend à un nivellement vers le bas en favorisant les toreros à la technique mécanique par rapport aux créateurs inspirés. Et, comme à toute règle il faut une exception, Morante est celle-là.

Le concept de bravoure évolue lui aussi, et les toros trop braves face à la cavalerie sont irrémédiablement pénalisés. Le sont aussi, et c’est un comble, les ganaderos qui entendent respecter les méthodes traditionnelles d’élevage, en refusant de céder à la mode des fundas, du manejo excessif, des entraînements quotidiens et de la toréabilité comme but unique. Pour eux, c'est la marginalisation assurée, au mieux dans le créneau torista, au pire dans les spectacles de rue. À l’opposé, ceux dont la formule de bravoure correspond aux goûts des figuras connaissent un succès tel qu’ils ont transformé leurs élevages en véritables usines à toros, systématisant leur production, ce qui aboutit par contrecoup à la disparition des autres encastes. Dans ce contexte désespérant une constatation s’impose : plus qu’elles ne le firent jamais, les circonstances influent sur le destin des hommes et peu sont ceux, aujourd’hui, capables de se rebeller pour tenter d’enrayer le cours d’une évolution au terme de laquelle on devine le même spectacle de désolation qu’après le passage de la vague monstrueuse qui a dévasté le Japon.

Le pire est que dans le secteur professionnel taurin, nul n’attend ce retour d’expérience salutaire qui permettrait de mettre fin à la dérive que l’on constate, et qui, en revenant à la racine des maux, pourrait permettre d’imaginer des solutions susceptibles de combler le fossé qui se creuse entre l’afición et le mundillo. Face à ce statu quo désespérant qui ne satisfait plus personne à l’exception d’une poignée de figuras et de ganaderos qui surfent avec profit sur l’écume du tsunami, le seul espoir de retour vers une tauromachie durable réside paradoxalement dans la force dévastatrice de cette autre vague qui apparaît comme une réplique de la première, plus insidieuse et moins voyante, et qui poursuit son avancée implacable en provoquant l’asphyxie économique du système... Conséquence directe de la dérive éthique et financière à laquelle il est soumis, le marché se replie au rythme de la désaffection croissante à laquelle on assiste, laquelle s’explique par le manque d’authenticité de trop nombreux spectacles et par leur cherté. Le pire est que cette seconde vague provoquée par la première, nul n’est en mesure de dire quand elle refluera, ni si elle le fera, ni moins encore quel spectacle de désolation elle laissera après son passage, ni qui sera toujours là quand il faudra reconstruire. Aura-t-elle balayé les plus faibles et conforté la position déjà hégémonique de l’élite, ou sera-t-elle à l’origine d’un sursaut de fierté qui se traduirait par la mise en application des mesures dictées par ce retour d’expérience qui permettrait de repartir sur des bases saines ? L’avenir le dira.

Mais face à ces perspectives catastrophistes, seule la passion pure qui anime tant de toreros et de ganaderos semble de nature à apporter une lueur d’espoir : au-delà de ces circonstances, l’homme se définit par la valeur des principes auxquels il croit. La rigueur morale du Viti, les vérités des mayorales de l’ancien temps, la constance dont fait preuve Victorino pour préserver quelques encastes, l’illusion mise par Alberto Manuel à sauver les saltillos de San Martín, le désir manifesté par Alberto López Simón de rendre au toreo cette dimension liturgique dans laquelle Juan Mora n’a jamais renoncé à évoluer malgré les années d’oubli, et la résurgence providentielle du toreo le plus pur que l’on devine dans la muleta de David Martín Escudero, sont autant de raisons d’espérer qu’un jour, peut-être, après quelques terribles crises, le spectacle tauromachique se rapprochera de l’idéal auquel on croit. Telle est, en tout cas, la foi qui nous anime à l’heure d’explorer les terres taurines, pour y dénicher ces quelques pépites ramenées pour vous. Ici et là, le trésor existe encore : pour le découvrir, il suffit de diluer la boue. À lire dans l'opus 32 de Terres Taurines qui est déjà en vente.

André Viard