... ET S'IL N'EN RESTE QU'UN...

À mesure que les cartels de la temporadas s'annoncent, une partie de la presse, dans son ensemble, commence par citer d'abord les absents dans l'intention louable, on le suppose, de prévenir éventuellement les clients. Mais on a beau chercher, nulle part on ne trouve publiées les raisons de ces absences, lesquelles sont pourtant simple à comprendre : il suffit de demander.

À Cordoue et Grenade, par exemple, le Juli et Castella sont absents. Pourquoi ? Parce qu'au regard des honoraires qu'ils demandent et des entrées récentes qu'ils ont généré, l'empresa a estimé qu'ils n'étaient pas rentables. Ce n'est pas plus compliqué que cela.

À Mont de Marsan, à la place de Morante qui aurait admirablement complété le cartel composé de Aparicio et Luque, on a préféré Mendoza, au risque de désorienter un public peu habitué à ce genre d'exercie mixte. Pourquoi ? Parce que l'on a pensé d'abord, à juste titre mais avec un bémol dans ce cadre là, que Mendoza est plus taquillero que Morante, et que le premier ne voulant pas participer à des corridas portugaises nocturnes qui se remplissent de toutes les manières sans lui, il n'était pas inenvisageable de le caser là. Reste à savoir s'il amènera plus de monde qu'il n'en enlèvera. Il manque aussi au Plumaçon le Fundi et Perera, mais au regard de leur dernière feria ils n'étaient pas indispensables.

À Bayonne, exception faite de José Tomas qui ne torée que dans une arène par zone et qui, après Dax et Lachepaillet avait décidé que le tour de Mont de Marsan était enfin venu, si Morante n'est pas là c'est tout simplement parce que pour la corrida qu'il devait toréer l'an passé, à peine 4500 places avaient été vendues avant qu'il ne déclare forfait. Et là encore, au regard des honoraires demandés dont sont comptables les finances publiques, il n'était pas raisonnable de se lancer dans une dépense inconsidérée. Il manque aussi Perera, sur lequel l'empresa comptait en septembre, mais qu'elle n'a pu engager, une des figuras indispensables sur laquelle la temporada est en partie construite ayant refusé de se produire à ses côtés.

On pourrait continuer ainsi, avec Séville et Madrid par exemple, voire, a contrario, ce qui serait encore plus amusant, avec les arènes dont la feria ne comporte qu'une ou deux dates. Plus sérieusement, plus que jamais, à moins d'augmenter l'enveloppe globale comme à Mont de Marsan ou le prix des places comme à Dax, les organisateurs français mesurent à quel point le seuil critique a été atteint, celui au-delà duquel la rentabilité de leur feria n'est plus possible.

Dans une série d'articles publiés l'an passé, j'avais évoqué la dérégulation du marché français qui, en ordre dispersé, est soumis aux caprices des figuras sans pouvoir influer d'aucune manière sur l'augmentation inconsidérée des honoraires demandés par certaines. Faute de pouvoir agir individuellement sur ce levier, chaque arène opte donc pour la solution qui lui paraît la mieux correspondre à sa singularité, laquelle suppose de faire des impasses si l'on veut éviter de plonger dans un déficit chronique.

À ce jour, Ponce, Juli et Castella sont les seules figuras épargnées par les mesures drastiques décrétées en France. Jusqu'à quand ? Tant que la preuve sera faite qu'ils amènent suffisamment de monde aux arènes pour justifier les honoraires demandés (à Arles ce ne fut pas le cas), ou, ce qui revient au même, quand les cartels dans lesquels ils sont ne suffiront plus à motiver l'achat d'un abonnement pour toute une temporada. Si l'on en arrive à ce point là, il serait alors urgent pour chaque arène de revoir à la baisse le nombre de ses spectacles afin de coller au mieux à la demande d'un public dont le pouvoir d'achat ne suivra plus longtemps l'appétit inconsidéré des figuras et dont les goûts en matière de spectacle ne semblent malheureusement pas prés d'évoluer.

André Viard