LA VALSE DES MUSES
Chronique de Julien Aubert

El sentimiento más profundo canta. [...]
« Oír con los ojos, mirar con los oídos » nos aconseja
la Santa Escritura.*
La música callada del toreo
, José Bergamín

La tension est palpable jusque dans les souterrains des arènes. Peu à peu le public commence à garnir les gradins. À l'extérieur la fête retentit fièrement et se diffuse par radiations comme si elle valsait en orbite autour de l'amphithéâtre. Parfois, un pressentiment vous effleure l'esprit. Rarement il s'avère exact. Aujourd'hui, j'étais persuadé que les muses n'allaient pas être étrangères à ce qui allait se produire en piste. La tauromachie est en soi le produit de la rencontre entre trois muses : Melpomène, déesse de la tragédie, Euterpe déesse de la musique et Erato, déesse de l'élégie.

Le patio de cuadrillas est en état d'ébullition. Sébastien Castella se trouve juste là, tout proche du mur blanc sur lequel reflètent les lumières de son costume rose. Il est, de part sa simple présence corporelle, un mystère à part entière. Son regard semble vouloir s'évader. Il lève alors les yeux, loin, et les pose un instant sur l'étincellement des cuivres qui modèlent les premières mesures d'un allègre pasodoble. Il aperçoit alors Euterpe qui, de sa douce main étend un voile de bonheur, une joie partagée. Sébastien ne s'émeut pas, il n'est alors en notre monde qu'absence et évasion. Une fois le taureau en piste, il se libérera et portera avec légèreté un corps à la souplesse unique.

Voilà une dizaine de minutes que Juan Bautista est apparu à l'entrée du tunnel dont l'humidité froisse nos respirations. Sans plus attendre il avait rejoint la cavité de pierre dans laquelle se dresse la chapelle. Alors que tous l'attendaient là où le soleil tente d'introduire son oeil curieux, Juan était blotti en ce lieu sacré, comme protégé par un ventre maternel. Il ne traversa le tunnel qu'à la sonnerie des clarines, s'émancipant ainsi de l'ombre mystérieuse féconde.

Dès lors, l'étrange pressentiment que j'avais eu auparavant se confirma. Quand Sébastien et Jean Baptiste ôtèrent le capote qui fleurissait leur buste, ils purent enfin se libérer invitant alors les neuf muses à participer à la danse. Elles ne doutèrent pas un instant à rejoindre la piste de sable et d'enchantement pour y valser passionnément. Juan vint ensorceler l'espace et les éléments dès une première caresse océan. Lorsque l'animal baissa la tête, le corps de Jean Baptiste se relâcha. Puis il leva vers le ciel la paume de la main qui ne toréait pas. Alors, à souffles croisés, il sentit passer l'animal entouré de chacune des déesses qu'il effleura avec sensualité , l'une après l'autre. Il fit rouler lentement son leurre sur le sable puis le laissa s'évanouir sous les yeux du taureau à la manière d'une vague qui vient déposer sa poésie sur une toile éphémère. L'exemplaire de Domingo Hernandez frôla la virginité des broderies que le costume exposait et Juan courba alors délicatement le bras emportant à bord de ce navire fascinant une pureté des plus exquise. Ce navire vint se poser entre deux vagues et la musique retentit. Elle vint se fondre avec le mouvement et les muses valsèrent encore et encore.

Quelques minutes plus tard, Sébastien Castella s'invita en piste. Montera en main, il se dirigea au centre même du ruedo pour y brinder sa faena au public. Dès lors que le taureau aperçut la flanelle, il chargea avec qualité dans la muleta que Sébastien lui présenta avec une douceur exquise. Lentement, il s'approcha à pas d'ange de son partenaire. Les muses ne tardèrent pas à accompagner chacun de ses gestes. Sébastien fit chanter une vérité et une sincérité émouvantes lorsqu'il présenta son corps, vertical et svelte, buste incliné vers les perles noires de l'animal. Chantée en coeur par le public, une ultime faena galante sous la nuit tombante. Un ultime regard suivi d'un précieux baiser porté au bout des cornes du partenaire, qui brillera éternellement en ce dernier voyage.

Loin de toute rigueur cérémoniale, une communion entre taureau, torero et public, entre muses et toreo, s'édifia avec une vitalité incroyable. Lorsque le toreo prête au rêve, le poète { sa muse } une nuit durant.

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