LICENCE ET LICENCE


Pour être boulanger il faut un CAP, de même que pour tous les métiers de la vie quotidienne. Pour être prof de faculté il faut aussi des diplomes, pour être avocat le CAPA, pour être juge suivre les cours de l'école de la Magistrature et on pourrait continuer longtemps comme cela.

Sans aller bien loin, pour être matador il faut prendre l'alternative et chacun sait bien qu'il s'agit d'un cursus risqué que peu de ceux qui le débutent parviennent à terminer. Combien ? Un pour cent peut-être, les bonnes années.

Pendant très longtemps, pour organiser des corridas il fallait être professionnel taurin, ce qui impliquait un long apprentissage, comme torero d'abord parfois, puis comme organisateur de pueblos et d'arènes de moindre importance, avant de prétendre à monter plus haut. La casa Chopera s'est construite à partir d'une cuadra de caballos, sur les quatre frères Lozano trois ont été toreros...

L'autre manière, un peu comme les présidents de clubs de foot aujourd'hui, était de mettre un gros paquet d'argent sur la table et de risquer sa mise. L'empresa Pagés s'est construite ainsi, de même que la casa Balaña. Quand à la troisième génération de Matillas, elle est née avec des toros dans le berceau, le grand-père ayant été un grand veedor de son époque et le père, Teodoro, veedor aussi et empresario de génie.

En France, le "mundillo" n'est vieux que d'une génération à peine mais tous ceux qui le composent au plus haut niveau peuvent prétendre à un solide passé qui conforte leur légitimité : Simon Casas fut matador avant de faire figure de précurseur dans l'organisation et l'apoderamiento, Luc Jalabert rejoneador, apoderado et ganadero avant de se lancer lui aussi dans l'organisation, Robert Margé ganadero puis empresa, Alain Lartigue organisateur "associatif" puis professionnel, Robert Pilés matador, apoderado puis empresario... pour ne parler que des plus en vue.

Un temps, l'idée de demander à l'Etat français la création d'une "licence d'entrepreneur de spectacles taurins" fut envisagée, avant d'être abandonnée faute d'interlocuteur institutionnel. Calquée sur celle des entrepreneurs de spectacles, celle-ci avait bien sûr pour but de garantir le professionalisme et la compétence de ceux à qui elle aurait été attribuée, une manière de réguler une activité dans laquelle quelques dégourdis ont toujours essayé de se glisser, sans lendemain le plus souvent, mais en laissant ici et là quelques ardoises ou quelques dégâts avant de disparaître.

Ce dont on peut déduire que les gens sérieux sont toujours là et que s'il en est d'autres qui auraient mérité d'y être et n'y sont plus c'est que lassés des aléas de ce marché longtemps fermé pour ne pas dire monopolisé par les trusts espagnols, ils ont choisi de vivre leur passion d'une autre manière...

Pas de licence donc pour entrer dans la carrière, mais une légitimité évidente due à l'ancienneté et une solide réputation dans la plupart des cas, laquelle, à défaut de certificat officiel, est la meilleure des garanties pour les clients potentiels que sont les villes. À qui font donc référence messieurs Bonnafé et Roger lorsqu'ils se permettent d'écrire des propos que l'on entend habituellement dans l'argumentation des anti taurins, à savoir que « certains organisateurs desservent la réputation du monde taurin » ? Eux seuls le savent, mais ce que chacun sait est que ni l'un ni l'autre n'a jusqu'à présent organisé directement la moindre becerrada, ce que le GEST qui regroupe les organisateurs français vient de leur rappeler.

La licence d'entrepreneur de spectacle taurin n'existant pas, chacun a bien sûr le droit de tenter sa chance en vertu de la libre concurrence, mais faut-il que ce soit en dénigrant ceux auprès de qui on a appris le peu que l'on sait ? Cette autre licence, verbale et épistolaire, que ces deux messieurs s'octroient, est donc peu élégante et semble bien déplacée à un moment où pour de multiples raisons le monde taurin devrait veiller à ne pas créer en son sein de tensions inopportunes et à ne pas offrir des arguments aux anti taurins.

Sans compter que dans une profession où la parole est sacrée, la galvauder ainsi dans la médisance n'incite pas à la confiance.

André Viard

r