OBLIGATION DE MOYENS

morante

Sur le forum des abonnés le débat fait rage après la démission sans condition de Morante samedi à Arles Certains parlent même de procès qu'il serait souhaitable d'intenter aux toreros trop peu respectueux de leurs engagements...

J'ignore si la jurisprudence existe en la matière, mais j'imagine bien que le public demandant à être remboursé pour un concert où le chanteur se serait présenté sans voix aurait des chances d'obtenir réparation.

Dans l'arène en revanche, je vois mal comment ce pourrait être le cas, le degré d'engagement du torero n'étant pas prévu dans son contrat, lequel stipule qu'il devra combattre deux toros de tel élevage au jour et à l'heure dite, dans tel endroit nommé.

Plus encore que ses fans incontionnels, j'ai été surpris et déçu par l'attitude de Morante qui a paru bien inhibé dans des circonstances qui n'en méritaient pas tant. Que ses deux toros n'aient pas été des foudres de guerre tout le monde en convient, mais de là à ne rien tenter il y a un monde que l'on imaginait très éloigné de ses ambitions nouvelles. Je ne retire aucune ligne sur ce que j'ai écrit de son talent dans l'opus 7, mais je me demande après Arles si la bulle est réellement étanche et si l'état de grâce dont le torero a bénéficié depuis le début de la saison durera longtemps.

Son entourage se le demande certainement aussi, de même que ses compañeros et tous les empresarios de la planète taurine. Car Morante est une des lignes de force de la saison, et la fragilité affichée à Arles n'est une bonne nouvelle pour personne. De là à penser que cette démission était préméditée il y a un fossé que je ne franchirai pas : devant repartir en avion pour Séville dès après la mort de son second toro, devant l'ampleur du désastre qui a semblé le surprendre aussi Morante a préféré attendre la fin, plutôt que d'affronter la colère du public qui, bien que de manière très polie, ne s'est pas gêné pour lui dire tout le mal qu'il pensait de lui.

Si l'on demandait au torero les raisons de sa démission - ce que je ferai à la première occasion - il répondrait probablement que ses deux toros ne présentaient aucune option et qu'ils manquaient tous deux de "fijeza"... Et comme on ne peut demander à Morante en pareil cas de toréer comme le Fundi ou Ferrera... Il n'empêche que si elle se reproduisait trop souvent, une telle attitude creuserait un fossé profond entre le torero et une grande partie de l'aficion. Dans l'opus 7, en évoquant certaines tardes peu propices, Morante avait confié : "Les jours comme ça, il vaut mieux que le public te donne une grosse bronca... Beaucoup mieux." À Arles, il a été servi.

De là à lui retirer toute confiance au regard du prix d'entrée payé il y a un pas que les bons aficionados ne franchiront pas. Dans le panorama actuel de la toreria, Morante est un luxe rare dont il ne serait pas raisonnable de se priver. Et je le dis d'autant plus volontiers que pour réaliser le reportage qui lui est consacré dans la revue, j'ai du traverser quatre fois l'Espagne de long en large. Ce qui représente la valeur de quelques barreras dans des arènes de première catégorie. Et s'il m'appelle demain parce qu'il a une idée, je saute dans la voiture et je descends à la Puebla... quite à ce qu'il en soit déjà parti !

André Viard