"LE TORO EST UN PRODUIT"


Tandis que l'empresa de Valence se félicite du résultat des Fallas sur le mode "si ma tante en avait..." la menace se précise au campo.

Dimanche, en arrivant aux arènes, je tombe sur un vétérinaire de mes amis, spécialisé depuis plusieurs années dans le toro brave : comme beaucoup de ses confrères, des saneamientos de base il est passé au traitement des diverses épidémies qui ont secoué le secteur, avant de devenir un expert en pose et dépose de fundas.

Il me présente son dernier client, lequel n'est autre qu'un des nouveaux ganaderos dont le projet consiste à élever le toro de manière intensive, sans finca pour réduire le coût. Bon commerçant, le client en question évoque la possbilité de faire sa publicité dans Terres Taurines, ce à quoi je répond que je n'en vends pas, ce qui permet de conserver une liberté de pensée et de parole totale, et qui m'autorise à dire par exemple que l'élevage intensif du toro brave est un crime contre l'éthique au moins aussi grave que les fundas qu'il utilise bien sûr aussi.

Un peu gêné, mon ami vétérinaire vient au secours de son client et se lance dans une tirade qu'il faut avoir entendu au moins une fois pour comprendre à quel point le mal est profond : "Le toro est un produit, la seule chose qui compte est l'état dans lequel il arrive en piste. Les gens se fichent de la manière dont il est élevé..."

Je ne pense pas l'avoir convaincu du fait que son erreur est plus profonde encore que le mal qu'il contribue à développer, mais j'ai essayé de lui faire comprendre que l'essence de la tauromachie n'est pas le spectacle mais le toro, le premier n'étant que la conséquence de l'authenticité de celui-ci. Le client avait depuis longtemps décroché de la conversation, et nous nous sommes quittés, toujours amis, mais bien décidés je pense à ne plus parler de toros quand nous nous reverrons.

Pour le reste, les Fallas de Valence dont l'empresa fait un bilan surréaliste - s'il avait tué le Juli aurait coupé trois oreilles, si le toro avait duré davantage Castella en aurait coupé deux, si les toros avaient été plus gros ils auraient été moins petits... et si ma tante en avait ce serait mon oncle -, ont mis en évidence la gravité de la situation dans laquelle les figuras imposent leurs choix aux ganaderos et aux empresas sans que quiconque - et pas même les autorités - soit en mesure de leur faire entendre raison. Par certains côtés la situation n'est pas sans rappeler celle des années soixante, quand les abus concernant l'âge des toros lidiés aboutirent à l'apposition de l'année de naissance sur l'épaule des toros, initiative qui, il faut le rappeler, vint de France.

Contre les méthodes d'élevage actuelles qui ont pour effet de réduire le toro au rang de "produit" manufacturé, ce qui porte atteinte à son intégrité et à celle du spectacle, saura-t-on imposer au mundillo cette charte de l'élevage éthique dont j'ai lancé l'idée à diverses reprises et dont le principe avait été évoqué lors des rencontres "animal et société" ? Ce n'est pas gagné, mais en 1969 imposer aux figuras de cesser d'affronter des novillos pour revenir au toro ne l'était pas davantage.

André Viard