DOMESTICATION


C'est une théorie, elle vaut ce qu'elle vaut, mais faute d'explication meilleure elle demande à être prise en compte : à trop vouloir convertir le toro brave en un produit manufacturé on est en passe de le domestiquer.

À moins de faire un procès d'intention en reprochant aux ganaderos d'amoindrir volontairement la caste de leurs toros, ce qui a pu être vrai à un moment mais ne l'est plus si on veut les en croire, force est de convenir que des circonstances extérieures à leur volonté aboutissent au même résultat.

Et dans la mesure où le phénomène se vérifie dans de nombreuses ganaderias dont le seul point commun, outre le fait d'appartenir à un même encaste, réside dans les techniques de manejo en vigueur de nos jours, ce sont bien celles-ci qu'il faut pointer du doigt au moment de chercher des solutions à ce qui apparaît comme une crise structurelle grave.

Que le toro moderne soit plus brave qu'il ne le fut jamais, nul ne le remet en cause, mais à quoi bon tant de bravoure si celle-ci est corsetée, tant par une sélection entièrement tournée vers la toréabilité, que par les opérations répétées de contention lors des contrôles sanitaires, des entraînements quotidiens et bien entendu de la pose et dépose des fundas ?

Le seul toro "utile" de la corrida d'hier, très noble au demeurant mais manquant cruellment de caste, ayant été qualifié de "grandiose" par son ganadero, et "d'extraordinaire" par son matador, il est aisé de comprendre quel but est poursuivi, de même qu'il est permis de s'inquiéter si rien ne tente de mettre un terme à cette dérive.

Comment y parvenir, ou tout au moins essayer ? En imposant aux ganaderias le respect d'une charte éthique de l'élevage, laquelle stipulerait les conditions dans lesquelles le toro doit vivre. Un préalable institutionnel doit pour cela être posé, pour obtenir que le toro brave ne soit plus soummis aux règles prophilactiques en vigueur pour les animaux à viande, ce qui peut être fait dès lors que l'on obtiendrait son inclusion dans le programme européen de protection de la bio-diversité afin de mieux tenir compte de la spécificité de sa nature sauvage.

Étudiera-t-on cette piste, faute d'en proposer d'autres ? Je crains bien que non, car elle aboutirait presque obligatoirement à une réduction des camadas dans les ganaderias aujourd'hui transformées en unités de production de toros pour figuras.


André Viard