GEOMETRIE VARIABLE



Si l'Espagne, comme diverses voix se sont élevées pour le proposer, ne fait pas un effort de concertation entre ses différentes comunidades pour essayer d'harmoniser sa réglementation taurine, le phénomène auquel on est en train d'assister pourrait aboutir -si ce n'est déjà fait- à une situation complètement anarchique qui risquerait de dénaturer la notion même de spectacle taurin.

La France n'est pas épargnée par cette volonté de singularisation comme le montre le fait qu'une arène, Alés, vient de revoir a maxima le règlement de l'UVTF en précisant dans la communication de sa feria que tous les toros prendront au minimum trois piques. Plusieurs autres arènes ayant manifestement acté sans le dire la décadence de ce tercio en laissant filer la règlementation et en tolérant la pique unique, le fossé se creuse donc et un jour ou l'autre l'UVTF devra en tenir compte si elle ne veut pas exploser : soit elle établira une norme commune à tous les spectacles - et il sera bien difficile d'aboutir à un consensus au regard des faits - soit elle établira des critères de choix variés dans lesquels puiseront les arènes - et pourquoi pas en en changeant d'un jour sur l'autre - la légalité essayant dans ce cas-là de coller aux faits. Ce qui serait un pis aller et vaudrait mieux que pas de règlementation du tout.

Mais l'évolution la plus radicale de cette volonté d'inventer un spectacle propre à une région donnée, c'est bien sûr en Catalogne que l'on risque bien de la voir émerger. Pas tout de suite, je pense, s'il est vrai comme des sources dignes de foi me l'ont affirmé depuis Barcelone, que la question taurine a été "neutralisée" pour de longs mois au travers d'un consensus entre les différentes formations politiques de la Generalitat en raison de la crise, mais un jour en tout cas.

Le jour où, précisément, le parlement catalan modifierait sa loi de protection animale dont les dispositions, tout comme en France, prévoient une exception aux mauvais traitements faits aux animaux, sur laquelle repose la légalité des spectacles taurins. Si l'exception tombe, et c'est une hypothèse qu'il faut sérieusement prendre en compte, cela n'y signifiera pas nécessairement la mort des corridas. Pourquoi ? Parce que dénué de ce qui lui est aujourd'hui reproché - le sang, les blessures, la mort - la corrida deviendrait un spectacle tout à fait acceptable même aux yeux de l'intelligentsia séparatiste catalane.

Qu'aurions-nous alors ? Un nouveau règlement ipso facto dans lequel le spectacle serait en tous points semblable à ce que l'on connait aujourd'hui, à quatre détails prés : pas de devise, pas de piques, pas de banderilles et pas de coup d'épée. Le mundillo espagnol saborderait-il la Monumental pour autant ? Pas s'il s'avère que ce spectacle qui fait fureur en Californie est aussi rentable en Catalogne. Et un nouveau règlement verrait alors le jour à la satisfaction générale, dont les anti taurins auraient beau jeu
de demander l'application partout.

Tel est l'enjeu de ce qui se passe en Catalogne, et tel est le dossier sur lequel l'Observatoire des Cultures Taurines travaille actuellement de concert avec les entités espagnoles. Un dossier difficile dont les paramètres changent constamment au gré de l'évolution des rapports de force politiques, et dont seul viendrait à bout une défaite totale de l'ERC lors des prochaines élections autonomiques. Ce qui est raisonnablement envisageable lorsque l'on voit le sort qui a été fait aux partis indépendantistes Galiciens et Basques.

Mais il faut tenir deux ans.

André Viard