LA CORRIDA MODERNE


Si l'on en croit Salvador Tavora, homme de théâtre à qui l'on doit quelques spectacles somptueux mêlant art taurin, opéra, danse et théâtre, la corrida contemporaine a besoin d'un sérieux ravalement afin de conquérir un public nouveau que la rigoureuse lidia en trois tercios tendrait à rebuter. D'où l'idée mûrie depuis de nombreuses années d'inventer la corrida moderne dans laquelle la principale innovation consiste à remplacer le picador par un rejoneador. Ce que Tavora a fini par mettre sur pieds et présentera à Espartinas le week-end prochain.

Argument principal du metteur en scène, depuis 1845 rien n'a changé dans la dramaturgie du spectacle construit sur les trois tiers de la lidia, ce qui aboutit souvent à de nombreux temps morts durant lesquels le public s'ennuie. Il convient de laisser évidemment la responsabilités de ses propos à Tavora dont les spectacles précédents présentaient une partie tauromachique qui n'en était qu'un des éléments. Tout le contraire de sa nouvelle création : il s'agit ici ni plus ni moins que d'une tentative de renouvellement du genre en profondeur, laquelle ne saurait laisser les aficionados indifférents.

Comment, en effet, accepter que le tercio de pique, garant de l'authenticité du spectacle en ce sens qu'il est le véritable baromètre de la bravoure, disparaisse, et comment accepter bien sûr que pour protéger les chevaux des rejoneadors, on fasse entrer en piste des toros règlementairement épointés destinés aux toreros à pieds ?

Car il ne s'agit plus ici d'un spectacle d'opéra comprenant une partie tauromachique, mais d'une corrida dénaturée dans laquelle l'authenticité de la lidia se dilue pour offrir à un public que l'on souhaite plus large - et donc moins regardant - un spectacle plus consensuel où la musique d'opéra remplacera les paso dobles traditionnels.

Au-delà des réticences, voire de la levée de boucliers que devrait valoir à Tavora de la part des vrais aficionados le fait d'avoir osé présenter cette confusion des genres comme un progrés, le plus curieux est de constater que pour un homme de théâtre celui-ci n'ait pas intégré que la dimension tragique du spectacle taurin repose précisément sur le côté aléatoire de son déroulement, avec temps forts et temps faibles alternés, sans qu'aucun thaumaturge autre que le toro lui-même, et le torero, ne décide à l'avance des effets de mise en scène.

Si l'on me demande d'aller au bout de mon raisonnement, je trouve même particulièrement choquant que Tavora ait pu s'autoriser à intituler son spectacle "corrida moderne" alors que celui-ci foule au pieds ses fondements les plus profonds et je trouve plus choquant encore qu'étant financé par la Junta de Andalusia il ne se soit trouvé personne dans la noble institution, au moment même où celle-ci se prépare à publier un règlement "moderne" lui aussi, pour lui interdire de sauter ce dernier "à la torera".

Que la corrida actuelle ait besoin d'évoluer chacun ici en est conscient et que le tercio de piques soit le premier visé de même. Mais ce n'est pas par sa suppression que le progrés doit passer, car ce serait la porte ouverte à un spectacle dévalué. Le changement nécessaire doit passer plutôt par une réforme profonde de ce tercio, avec en clé de voûte la diminution notable de la taille des piques afin de permettre au toro de démontrer sa bravoure sans en subir les excès.

Pour l'instant, en Espagne, aucune voix n'a posé le problème alors que Tavora a clairement exposé ses idées
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André Viard