DISCRIMINATION POSITIVE ?


En interpellant les organisateurs sur la situation des différentes professions de la tauromachie française, au risque de se livrer à un amalgame maladroit (voir réaction de Magescq), qui ôte quelque peu de pertinence à sa revendication, le syndicat des matadors français ne résoudra sans doute pas les problèmes qu’il pose, mais provoquera peut-être une prise de conscience constructive chez ceux auxquels il s’adresse.

Le temps n’est guère propice aux polémiques internes qui font le miel de ceux qui nous veulent du tort, mais les professionnels français ont raison de rappeler qu’ils sont un formidable vivier de force vives dont l’aficion se nourrit depuis plusieurs générations.

Voici trente-cinq ans déjà, la profession s’appuyait sur la législation du travail pour demander l’application de quotas réservés aux toreros français dans les cartels des principales ferias où leur présence était épisodique. Mais avec l’ouverture du marché européen, ces quotas appartiennent au passé, ce qui interdit toute revendication légale en la matière : on connaît les ravages que causa le fameux « plombier polonais », détaché par les entreprises de son pays sur notre sol, afin de permettre aux sociétés nationales de disposer  d’une main d’oeuvre bon marché.

Mais il fallut en convenir : même si la disparité des législations sociales entraîne des distorsions de concurrence à ce niveau, dans l’espace Schengen, tout travailleur dûment autorisé à séjourner dans un des pays qui le composent, a le droit de fournir ses services dans chacun des autres, même s’il ne possède la nationalité d’aucun. Grâce à cette législation que l’on peut juger contestable, les toreros sud-américains, auxquels l’Espagne octroie un titre de séjour et une couverture sociale pour leur activité professionnelle, peuvent sans problème se produire en France au titre des accords existants entre les pays européens.

Pour tempérer ce libéralisme qui pénalise les pays dont les avancées sociales sont les plus importantes, les syndicats de subalternes, espagnols et sud-américains, ont passé des accords de branche pour réguler les flux de main d’oeuvre entre les divers pays, dans le cadre de conventions collectives bilatérales qui ne concernent que ceux qui en sont les signataires. Le tort des subalternes français, qui sont un des axes de revendication du communiqué, est de n’avoir jamais proposé une telle convention à leurs homologues mexicains, colombiens ou autres, et d’avoir consenti une forme de tutelle de la part du syndicat espagnol, qui, s’il exige que les toreros sud-américains doivent recruter une part importante de leur cuadrilla en Europe, ne précise pas de quel pays celle-ci doit provenir, conformément aux règles de l’espace Schengen. Autrement dit, quand un torero sud-américain doit recruter trois ou quatre subalternes européens, rien ne lui interdit que ceux-ci soient français, mais rien ne l’y l’oblige non plus, même si la prestation a lieu en France. Et en l’occurrence, l’employeur européen du torero ne possède aucune compétence pour l’obliger à choisir la nationalité de ses employés, dès lors qu’eux-mêmes sont en règle avec la législation sociale.

En revanche, quand un torero français se produit en Amérique du Sud, il est obligé par la convention passée entre les syndicats espagnols et sud-américains, de recruter la quasi totalité de sa cuadrilla dans le pays où il se produit. On constate donc un déséquilibre de fait évident entre les droits des subalternes français et ceux de leurs homologues sud-américains, que seuls peuvent rétablir les subalternes français eux-mêmes, à condition de négocier avec qui de droit : le syndicat espagnol d’une part et les syndicats des pays sud-américains de l’autre, avec le risque de perdre d’un côté ce qu’ils pourraient gagner de l’autre.

Ce problème du convenio (convention collective), dépasse au demeurant le seul cas des subalternes, dans la mesure où les arènes françaises appliquent de fait celui passé entre les différents syndicaux espagnols, sans jamais avoir participé à la moindre négociation.  Une situation quelque peu paradoxale pour un pays donné en exemple par l’ensemble du monde taurin, mais qui, à l’heure de fixer les salaires, honoraires et autres obligations contractuelles, applique sans négocier les décisions prises par les syndicats espagnols entre eux.

En ce qui concerne la revendication des matadors de se voir réserver deux postes dans les ferias de plus de quatre corridas, il semblerait qu’à une exception prés cela ait été déjà le cas en 2014, à moins de ne pas comptabiliser les prestations de Sébastien Castella qui, s’il habite Séville, est tout de même bien français.

Le problème se pose davantage dans les arènes ne proposant qu’un spectacle, où il est certes dommage de ne pas toujours voir un poste réservé à un torero français, qu’il soit matador ou novillero. Mais n’aurait-il pas mieux valu, plutôt que de faire un amalgame facilement contestable entre des problématiques différentes, traiter au cas par cas afin de trouver une solution amiable en amont de la temporada, plutôt que d’ouvrir un conflit quand celle-ci est déjà en partie bouclée ?

Le fond du problème réside peut-être dans l’incompréhension qui s’installe parfois entre toreros ou ganaderos professionnels et organisateurs bénévoles. Les premiers inscrivent leur démarche dans la durée, tandis que les seconds, quand il s’agit de régies ou de comités des fêtes, ont un avenir forcément limité au mandat que leur confie la municipalité qui leur délègue l’organisation des spectacles taurins. Les revendications des premiers sont légitimes, mais les seconds n’en demeurent pas moins maîtres de leurs choix, comme il sied à tout marché ouvert dans une économie libérale.

Le temps des occupations d’arènes et des espontaneadas collectives appartenant toutefois au passé, tout simplement parce que le public actuel ne les accepterait pas, la solution au mal-être des professionnels qui se sentent marginalisés ne peut passer que par une volonté de consensus à laquelle il convient d’inviter tout le monde dans l’intérêt commun. Que s’ouvrent donc des discussions bilatérales entre subalternes français et espagnols, puis avec les subalternes sud-américains, et parallèlement que l’on discute entre toreros français et organisateurs, afin de limer les différences d’appréciation.

À l’heure où l’union est plus que jamais nécessaire, il serait maladroit de laisser au bord du chemin ceux qui, par passion, investissent leur jeunesse pour faire vivre la tauromachie dans notre pays. Et il serait injuste et dangereux de ne pas accompagner les efforts des ganaderos français en leur offrant des débouchés supplémentaires, dés lors qu’ils présentent des garanties équivalentes à celles de leurs confrères espagnols. L’esprit de la « langue bleue » - période de trois ans au cours de laquelle les ganaderos nationaux sauvèrent de nombreuses arènes en fournissant les lots qui ne pouvaient être importés d’Espagne - mériterait d’être ravivé, afin de permettre à ceux qui le méritent d’être récompensés quand leurs efforts sont couronnés de succès.

Malheureusement, la concurrence en la matière est impitoyable, et de nombreuses ganaderias espagnoles n’hésitaient pas, depuis quelques années, à se livrer à un dumping sauvage qui les plaçait dans une situation avantageuse par rapport à leurs homologues français. En clair, les surplus de production tiraient leurs prix à la baisse. Cette situation est en passe de s’inverser, et dès 2015 le prix des toros espagnols va remonter, comme conséquence de la réduction des camadas consécutive à celle des vaches mères emportées par la crise. Moins concurrentiels au niveau des prix durant cette période, les ganaderos français, s’ils ne suivent pas cette hausse quelque peu artificielle, vont peut-être le redevenir. C’est en tous cas ce qu’il faut leur souhaiter, tout en comprenant que le marché français ne peut pas davantage absorber la production de la trentaine d’élevages nationaux, qu’il ne peut offrir des chances équivalentes à la quinzaine de matadors signataires du communiqué.

Il peut, et doit, en revanche, assurer des conditions acceptables de progression à tous les espoirs qui le sont réellement, en réservant une place aux aspirants épaulés par les écoles taurines ou cheminant de manière indépendante, jusqu’à leur accession au niveau professionnel, où la compétence devient la seule garantie de survie à long terme. L’exemple le plus récent en est donné par Clemente qui, en 2014, a toréé une vingtaine de novilladas dont plus des deux tiers en Espagne, et par Adrien Salenc qui, repéré par la Fondation du Juli, s’est vu offrir d’apprendre le métier sans débuter en France. Et tous deux sont des toreros français.

De l’avis de tous les experts, les politiques de discrimination positive posent au moins autant de problèmes qu’elle n’en résolvent. Et de l’avis des aficionados qui se sont exprimés sur les réseaux sociaux suite au communiqué des toreros, le seul critère de sélection doit être celui du talent. Ce qui permet de comprendre que le problème ne se résoudra que si chacune des parties concernées accepte de faire un examen de conscience, puis un pas vers l’autre, avant d’ouvrir le dialogue au cas par cas, c’est à dire une arène après l’autre. Faute de quoi, aux frustrations des uns répondra le blocage des autres, avec le risque d’entretenir un malaise qui, au bout du compte, serait préjudiciable pour tous.

André Viard