LE RESPECT DU TORO


Les tertulias hivernales sont l'occasion de prendre le poul des préoccupations de l'aficion. Cette semaine, en France et en Espagne, la même question revient : respecte-t-on aujourd'hui le toro comme il conviendrait de le faire ?

Mis à part le problème des fundas, ce qui motive ce questionnement est, je pense, la présentation jugée parfois insuffisante de certains lots réservés aux figuras, et de ce point de vue il n'y a rien de nouveau sous le soleil taurin.

Du temps de Guerrita, l'aficion reprochait à celui-ci de ne combattre que des adversaires trop jeunes ou trop mal présentés, et au bout du compte il se retira en prononçant dit-on ce mot terrible : "je ne m'en vais pas, ce sont eux qui me chassent !" Eux, c'étaient les aficionados bien sûr qui ne le laissaient plus toréer en paix.

Après quelques années de vacance du pouvoir taurin au cours desquelles sortit en piste le toro le plus grand de l'histoire, Joselito et Belmonte firent irruption et, dès qu'ils le purent, c'est à dire assez vite, ils ramenèrent le toro à de plus justes dimensions. À tel point que Joselito ne pouvait plus s'approcher des arènes de Madrid sans déclancher les protestations. Lui aussi prit la décision de ne plus y remettre les pieds... et se fit tuer le lendemain à Talavera.

Sur l'émotion, Belmonte, resté seul, imposa le toro qu'il voulait. Et ne parlons pas de celui de Manolete, le plus chétif sans doute de toute l'histoire au sortir de la guerre (Islero le tua pourtant), jusqu'aux années cinquante quand se lidia le toro le plus équilibré de l'histoire, qui fut aussi curieusement le plus mobile et le plus encasté.

Aujourd'hui, le toro des arènes de première catégorie et de quelques bonnes arènes de seconde, n'a rien à voir avec celui qu'affrontaient Joselito, Belmonte ou Manolete, ni bien sûr le Cordobes, Dominguin ou Ordoñez, qui toréaient des novillos de trois ans à peine. Il n'a rien à voir, car il est infinimiemt mieux présenté, mieux armé et globalement plus brave même s'il est parfois aussi moins encasté, ce qui n'est pas contradictoire.

La tauromachie est-elle en crise aujourd'hui ? Oui, mais elle le fut toujours, pour une raison ou une autre, par excès ou par défaut. Chacune de ces périodes de crise eut ses prophètes qui pointaient du doigt la "décadence" annoncée, puis disparaissaient des mémoires, tandis que la tauromachie évoluait au gré des forces en présence : tantôt le public imposait le toro qu'il voulait, tantôt c'était au tour des toreros.

La grande différence aujourd'hui est que grâce à internet les prophètes sont légion et que le tumulte de protestations provoque un buzz inaudible à force de se diversifier. À ce rythme, les grande signatures qui furent toujours des repères pour l'aficion deviennent également quelque peu obsolètes, ou sujettes à caution, remises en question en permanence par les aficionados-critiques qui sont à la tauromachie ce que le citoyen-expert est à la presse.

Pour les aficionados cultivés ceci n'est pas très grave et même plutôt amusant dans la mesure où ils se font leur opinion et rigolent de voir les batailles de chifonniers que se livrent quelques uns, mais pour les jeunes qui entrent en aficion, le discours protestataire est celui qui les séduit le mieux, pas en raison de sa justesse, mais tout simplement en vertu du phénomène bien connu selon lequel c'est toujours contre quelqu'un que l'on se construit. En l'occurence, le toro étant idéalisé mais pas toujours bien compris, c'est en vrac contre le mundillo "véreux", les ganaderos "voyous" et les critiques "vendus" que l'on se déchaîne. On a les mai 68 que l'on peut.

Vers où nous mènera cette évolution (je n'ose écrire dérive) dans laquelle le risque de perte de sens est réel ? L'avenir le dira. Mais en tous cas, sans occulter les problèmes que soulèvent les tertulias hivernales, la véritable crise de fond dont souffre la tauromachie aujourd'hui, c'est celle-là. Ce qui rend optimiste malgré tout, est de voir dans le domaine politique les anciens soixante-huitards les plus acharnés être devenus les véritables piliers du système dans lequel ils se sont admirablement fondus.


André Viard