VOCATION PRÉCAIRE


Les 24 écoles taurines officiellement déclarées en Andalousie regroupent à ce jour cinq cent élèves toreros dont les plus expérimentés participeront aux novilladas sans chevaux patronnées par la Junta de Andalucia et télévisées sur Canal Sur.

Sur ces cinq cent apprentis toreros, combien seront-ils prêts à faire les sacrifices nécessaires pour se hisser au sommet ? Un ? Deux ? Trois ? Si c'est le cas, le quota serait largement dépassé, puisque l'on sait que sur mille appelés un est parfois élu.

Si ce rappel me semble nécessaire, c'est que cette semaine, un fidèle abonné m'a écrit, comme vous êtes nombreux à le faire sur le forum ou par courriel, pour me faire part de son indignation devant la multiplication des "enfants" toreros en Amérique, laquelle lui paraît inacceptable.

Au regard de la "morale" européenne, ou plutôt du niveau de vie de nos sociétés, il a sans doute raison de souligner que voir des parents pousser leurs petits dans une voie si difficile puisse paraître choquant.

Il convient d'abord de préciser que l'on ne "pousse" pesonne à aller dans l'arène. Personne ne devient torero à l'insu de son plein gré, et personne n'est obligé à aller au toro.

Ensuite, jusqu'à quand pourra-t-on invoquer cette morale de pays riche pour dénier à des jeunes qui ressentent cette vocation, le droit de tenter leur chance dans cette voie atypique, ingrate, dangereuse et aléatoire, mais pas moins injuste que celle, sans issue, qui s'ouvre le plus souvent pour eux dans nos sociétés ?

Il faut être bien aveugle pour ne pas sentir le formidable désarroi qui croît devant la montée d'une précarité qui aujourd'hui peut frapper quiconque, emportant avec elle les efforts d'une vie que l'on croyait préservée à jamais de ce sentiment de manque et d'abandon qui fut, chez nous aussi, le moteur de carrières formidables sur les scènes ou les rings de boxe. Et qui fut bien sûr le seul moteur souvent qui aida tant de toreros issus de classes misérables à se dépasser pour changer en quelques années le destin qui les attendait.

Dans les sociétés idéales où le bien-être de chacun serait assuré, vouloir devenir torero ne répondrait certainement à aucune nécessité. Malheureusement, en Amérique du Sud ces sociétés sont utopiques et chaque jour qui passe nous démontre qu'en Europe aussi.

Sur les cinq cent apprentis toreros andalous, combien, dans quatre, cinq ou dix ans, seront inscrit à l'ANPE, aux côtés souvent de plusieurs membres de leur famille ?


André Viard