LA MORT DISCRETE


Après avoir reçu une cornada dans l'aine gauche qui arracha la fémorale et pénétra dans l'abdomen avec éviscération du paquet intestinal, Fernando Arcangel Cruz Fuentes, jeune torero mexicain âgé de 19 ans, est décédé dimanche.

La presse taurine d'hier n'en faisait pas ses gros titres, et pour cause : les faits sont survenus au coeur de la péninsule du Yucatan, dans une arène improvisée faite de bambous et de ficelles, installée dans le pueblo perdu de Tekax. Pour mémoire, cette région est celle où notre compatriote Michel Lagravère a fait une grande partie de sa carrière outre Atlantique, et pour l'avoir accompagné à l'occasion, je puis témoigner des conditions hallucinantes d'insécurité dans lesquelles les toreros s'y produisent.

Toreros, sans leur manquer de respect, n'est d'ailleurs peut-être pas le terme le plus approprié, s'agissant pour la plupart de jeunes, ou moins jeunes, autochtones de race maya, regroupés à l'intérieur de ce que l'on appelle là-bas les "cuadrillas locales" et qui ressemblent davantage à des bandes organisées. Face à eux, des croisés zébus-toros de plus de cinq cent kilos, rompus à toutes les ruses de l'arène où ils pénètrent au moins une fois par semaine durant quatre ou cinq mois et que l'on transporte le plus souvent de fête en fête dans de modestes remorques à ridelles d'où ils débordent de partout.

Toréer au sens où nous l'entendons est bien sûr impossible, et pour ces malheureux "toreros" locaux vêtus à la diable et ne disposant pas toujours du matériel adéquat - d'ailleurs, qu'en feraient-ils au vu de leur technique rudimentaire -, il n'y a le plus souvent d'autre alternative qu'une fuite peu glorieuse sous les quolibets d'une foule d'autant moins compatissante que le tequila coule en cascade sur les étagères improvisées.

Il faut croire pourtant qu'il y avait à proximité de l'arène quelques personnes sobres, dans la mesure où le quotidien local nous apprend que le malheureux torero fut secouru par des voisins qui essayèrent de le conduire vers un hôpital doté de la structure suffisante pour l'opérer. Inutile de dire que d'infirmerie il n'y avait pas dans l'arène et que durant le trajet le malheureux passa de vie à trépas.

Le même quotidien résumait ainsi les faits : "Ce genre d'incident est relativement fréquent dans les corridas de l'intérieur de l'état où l'on monte des arènes improvisées et où existe la coutume de lacher des toros qui ont déjà affronté l'homme et ne se laissent pas tromper."

Pour prévenir toute manifestation de joie des fondementalistes de la cause animale, il convient de préciser aussi que selon une légende qui court la jungle yucateca, le dernier d'entre eux qui a voulu faire interdire une corrida dans un de ces villages n'en est jamais revenu. Selon certains, il aurait fini en tacos. Et la légende dit aussi qu'on y attend de pied ferme le prochain.

André Viard