LE JEU "DU TORERO"


Le nouveau jeu à la mode, selon divers médias, qui fait fureur parmi les jeunes de tous âges, consiste à s'installer au milieu d'une voie ferrée, de laisser venir à soi un TGV lancé à plein régime et à sauter au dernier moment pour l'éviter. Sans doute en raison de la bravoure folle qui est requise pour se livrer à l'exercice, on lui a donné le nom de "jeu du torero".

Ce fait possède deux lectures qui pourront être interprétées à charge ou à décharge dans le dossier déjà épais qui tend à placer la tauromachie au centre d'un débat de société.

Pour ceux qui souhaitent démontrer la dangerosité de la tauromachie pour les mineurs, la nature même de ce jeu stupide constitue un morceau de choix puisqu'il est la preuve palpable des dérives que peut occasionner sur des âmes sensibles ou des esprits non structurés l'envie de s'identifier au courage du torero en reproduisant à leur manière sa prise de risque en piste.

En revanche, pour ceux qui connaissent les secrets de la tauromachie (ou qui ont lu la partie encyclopédique du site) cette parabole de la voie ferrée renvoie au coeur même de l'histoire de l'art taurin. Souvenez-vous : quand la tauromachie n'était encore qu'à ses débuts, c'est à dire au stade d'un combat anarchique bien éloigné de la notion d'art, les critiques en décrivaient la pratique en expliquant que le torero, placé en marge de la voie ferrée sur laquelle circulait le train, se bornait à esquiver sa charge sans jamais se mettre sur son chemin de peur de s'y faire écrabouiller. Puis vint Belmonte qui s'installa entre les rails, attendit le train de pied ferme, et, loin de sauter au dernier moment, usa de son courage et de son intelligence pour le faire dérailler. L'art du toreo venait de naître, lequel n'a rien à voir avec le jeu stupide dit du torero.

La morale que l'on peut tirer de ces deux lectures est simple : fruit de la lâcheté ambiante dans notre société, le jeu dit du torero est conforme à l'image désastreuse que donnent en exemple à notre jeunesse tous ceux qui fuient leurs responsabilités en se réfugiant dans les faux semblant plutôt que d'affronter les problèmes posés. À l'opposé, l'art du toreo qui conjugue courage, intelligence et prise de responsabilité, met en évidence des qualités de plus plus en plus atypiques dont l'arène exalte l'exemplarité.


André Viard