LA CRISE DE NERF DU DAUPHIN MARY G.


Le quotidien espagnol El Mundo consacre une longue chronique à l'histoire dramatique du dauphin Mary G., une demoiselle comme son nom l'indique, laquelle souffre selon les spécialistes d'une dépression grave depuis que sa dresseuse attitrée a été assassinée par un voisin colérique.

Depuis le drame, Mary G refuse de se nourrir et quand on la nourrit de force elle se force à vomir. En quinze jours, elle a perdu au moins cinquante kilos, précise notre confrère, et n'est plus que l'ombre d'elle-même, à tel point que les experts appelés à son chevet craignent le pire. Ce qui chagrine naturellement le personnel du delphinarium de Riccione, dans la mesure où Mary G. était déjà une miraculée.

Voici un an et demi, elle avait été recueillie sur une plage d'Ancona où elle s'était échouée avec sa mère qui n'avait pas survécu à l'accident. Patiemment, Tamara Monti était alors restée à son chevet, parvenant à force de caresses et d'attentions à la convaincre de manger. Aidée par son fiancé, instructeur de dauphin lui aussi, elle avait patiemment nourri pendant des mois la jeune dauphine à base bouillies enrichies de sels minéraux et de vitamines, se relayant dans son bassin avec d'autres instructeurs afin de ne jamais la laisser seule et de lui apprendre à nager (!). Et le miracle fût, nous raconte notre confrère : "À force de paroles d'amour, de patience et d'entraînement, la dauphine reprit goût à la vie au point de devenir rapidement la vedette du delphinarium", les experts ayant évidemment conclu qu'après un tel apprentissage de la vie auprès des hommes, la jeune dauphine était devenue inapte à retourner auprès des siens.

Cette situation idyllique a donc pris fin voici deux semaines, suite à l'assassinat de Tamara Monti. Depuis, Mary G. veut apparemment mourir aussi et refuse obstinément les rations de lait et de calamars que les employés du delphinarium qui se relaient à son chevet essayent de la convaincre de manger. Pour les spécialistes cela ne fait aucun doute : Mary G. souffre d'une dépression grave et selon le directeur du delphinarium tout le monde est très inquiet. Dans une ultime tentative de sauver Mary G. les responsables du parc aquatique ont mis dans son bassin un vieux dauphin nommé "Pelé", dans l'espoir qu'une amitié pourrait naître. Mais pour l'instant, sans résultat.

Quel rapport avec le monde taurin ? Aucun.
Mais lorsque l'on constate l'investissement humain et matériel effectué depuis un an et demi pour sauver Mary G. du sort peu enviable que lui réservait la loi de la nature, on peut légitimement se demander si un seul des sans abris du canal Saint-Martin ou un seul des sans papier de Cachan a bénéficié des mêmes attentions et des mêmes largesses. La réponse est malheureusement non, ce qui tend à démontrer que dans notre société il vaut mieux être un dauphin anorexique qu'un humain marginalisé.

Comment s'étonner alors, puisque la grande presse se fait le relais de ce type de contes à dormir debout dont personne ne dénonce l'angélisme stupide, que les politiques en mal de cause s'empressent de surfer sur cette sensiblerie exacerbée qui a pour effet de nous apitoyer sur le sort de Marie G. alors que la vraie victime de cette histoire est bien sûr la pauvre Tamara Monti, assassinée par un voisin à bout de nerf qui ne supportait plus les aboiements intempestifs des deux ratiers que leur maîtresse abandonnait dans son appartement quand elle partait travailler !

Une histoire beaucoup moins "vendable" car elle ne parle que du quotidien gris de ceux qui, coincés dans une vie trop étroite et exaspérés par un avenir sans lendemain, sont lentement poussés vers la folie à défaut d'autre échappatoire. Comme rêver d'une faena parfaite, par exemple, tout en sachant que l'aficion est une longue quête et qu'une vie entière, même parsemée de moments d'éclat, ne permet pas d'en voir le terme...
mais d'avancer sans crainte vers l'au-delà.

André Viard