REFOULEMENT ET EXEMPLARITÉ


L’immédiateté de l’actualité en ligne ne favorise pas la réflexion. Or, à réagir de manière épidermique à propos de tout, le risque est de ne plus penser sur rien. Tel est le travers qui menace une partie de la presse, généraliste et taurine. Abreuvés de plans coms par les toreros et les empresas qui prétendent ériger en évènement les péripéties les plus banales de leur quotidien, les rédacteurs encourent le risque de céder à la facilité en devenant des virtuoses du copier / coller.

Est-ce cela qu’attend le lecteur ? Pour le savoir, je me suis embarqué dans une longue traversée solitaire, afin de vérifier quel était le degré d’attachement des fidèles de Terres Taurines à la volonté de donner du sens à l’actualité qui y a toujours été la ligne éditoriale. Ce faisant, j’ai assumé le risque de disparaître, noyé dans l’avalanche des infos publiées partout : à quoi bon continuer un travail de décryptage minutieux, si au bout du compte il ne se distinguait guère, aux yeux du lecteur, de tous les contenus qui lui sont proposés ailleurs ? En outre, à quoi bon prendre le risque de déplaire en proposant des analyses parfois à contre courant, quoique fondées ?

Depuis le 13 septembre, j’ai donc observé. Pour dire toute la vérité, depuis cette date j’ai également dû assumer un travail énorme pour réaliser l’exposition et le documentaire de l’ONCT (visionner bande annonce) et l’UVTF qui seront présentés au Carré d’Art de Nîmes les 6 et 7 janvier, dans le cadre du « Musée itinérant des Tauromachies Universelles » (voir site dédié), avant de faire le tour des terres taurines de France et au-delà. Un projet fondamental pour l’avenir. Les journées ne faisant que 24 heures, il était difficile de tout concilier.

Et en observant, comme tout lecteur lambda peut le faire, j’ai pu vérifier que les habitudes de lecture ont beaucoup changé : devant l’accumulation des contributions proposées en ligne, le tri sélectif s’impose. Certaines signatures sont incontournables, d’autres à éviter. Certains sujets sont essentiels, d’autres absolument secondaires. Passée à ce double crible, l’info peut donc se réduire comme peau de chagrin, ce qui permet un coup d’oeil synthétique rapide, mais n’aide pas forcément à la réflexion.

Le phénomène est aggravé si l’on est également adepte des réseaux sociaux – twitter notamment-, où les infos publiées en 140 caractères maximum sont forcément réduites à la sècheresse des faits ou de la réflexion. Là aussi le tri s’impose si l’on ne veut pas crouler sous le poids des futilités publiées en rafale. Bien choisir ceux que l’on autorise à vous faire part de leurs infos ou de leur sentiment est la condition sine qua non.

Sur le compte twitter de la revue, @tierrastaurinas, 6500 lecteurs, venus de tous les pays taurins, viennent chercher plusieurs fois par jour les infos ou réactions que m’inspire l’actualité. Un exercice auquel je me suis soumis quotidiennement.

La fidélité de cette communauté twittera dans laquelle on trouve aficionados, professionnels taurins et journalistes, a nourri depuis des mois ma passion pour l’info éclairée. Pourquoi alors, si l’on peut ainsi exister en seulement 140 caractères, décider de reprendre le fardeau que représente la publication de chroniques quotidiennes dans lesquelles, comme ici, pour exprimer une vision plus complexe, il ne faut pas moins de 3000 mots ?

La réponse est simple : les nombreux messages reçus quotidiennement pendant trois mois pour s’inquiéter du silence de cette page, m’ont convaincu de la nécessité de préserver un espace de réflexion qui permette de donner du sens à la profusion d’infos. Ainsi semblent le souhaiter les 5 à 6000 lecteurs quotidiens de ce site. Lesquels, ajoutés au 6500 twitteros, constituent une communauté de passionnés suffisamment importante pour que l’on puisse espérer qu’elle serait capable de faire bouger les lignes si on le lui demandait. Car ne nous y trompons pas, la crise économique a provoqué la fin d’un cycle : l’abondance des trente glorieuses qui l’ont précédée ne reviendra pas de si tôt, et le monde taurin n’échappe pas à la ruine qui menace la société. S’il veut survivre, il doit se battre et faire preuve de solidarité.

Face à tous les nationalismes que l’on voit monter en puissance partout en Europe, les États, dont le français, font le choix d’un centralisme encore plus excessif, comme le montre la récente réforme des grandes Régions qui éloigne le citoyen de ses racines. La véritable fracture sociétale qui se dessine n’est plus idéologique mais territoriale : urbains contre ruraux, Paris contre provinces. La machine à broyer les consciences est en place et l’unanimisme des medias – souvenons-nous de la campagne pour le OUI au référendum européen pour lequel 54% des français dirent NON en vain – va dans le sens d’un renforcement de cette tendance : il n’est de bon bec qu’à Paris, d’où les appareils politiques entendent imposer leurs stratégies au reste de la Nation.

Au risque de passer pour un affreux rétrograde, voire pour un réac – il y en a d’un bord à l’autre de l’échiquier politique – je ne me résoudrai jamais à cette évolution qui étouffe nos territoires, méprise nos libertés culturelles – madame Fleur Pélerin notamment – et renonce à défendre la multiplicité de nos cultures et traditions. La politique à court terme, dont l’unique credo est de coller aux sondages, nous conduit dans un mur. Ce ne serait pas la première fois que la société française se fracasserait sur l’écueil de la réalité en raison de la lâcheté de ses élites qui refusent de la regarder en face, et ce ne sera pas probablement pas la dernière. Doit-on pour autant s’accommoder de cette navigation à vue qui donne le mal de mer à l’équipage que nous sommes ? Ou devons-nous, de la place qui nous échoit, continuer à nous battre pour le respect de nos identités, au risque de paraître bien futiles en nous barricadant dans nos arènes ?

L’exemple de l’Espagne doit nous interpeller : dans un pays qui se balkanise en raison de l’obstination de nationalismes aveugles et de la montée d’un mouvement anti système d’une ampleur sans précédent, la « Fiesta Nacional » est devenue un enjeu politique. Instrumentalisée par Podemos d’abord, puis par le secrétaire général du PSOE, elle est devenue un marqueur négatif pour ce progressisme auto proclamé qui a pris le risque de couper le peuple de ses racines. Le prix payé par le PSOE est exorbitant, avec la plus lourde défaite depuis la restauration de la démocratie en 1978. Le parti est menacé d’implosion et sa direction trop citadine subit le feu roulant des « barons » territoriaux. L’Espagne est à tel point ingouvernable que de nouvelles élections ne sont pas à exclure dans trois mois.

Il résulte de cette situation extrêmement tendue des dérives à haut risque en raison des provocations dont les anti systèmes sont friands : à Madrid, par exemple, la nouvelle maire issue de ce mouvement (la même qui a privé l’école taurine de subvention) a décidé que désormais la mixité serait obligatoire chez les Rois Mages ! Et pour la cavalcade traditionnelle du 6 janvier, elle a interdit de défilé un brave paysan de Palencia qui depuis quinze ans y participait avec son troupeau d’oies pour la plus grande joie des enfants. La raison ? Mauvais traitement animalier.

En France, un hebdo que l’on croyait sérieux vient de consacrer 40 pages à un dossier sur le thème des droits de l’animal. Et sans les attentats de novembre, on aurait continué d’assister à l'honteux lynchage médiatique des chasseurs landais à la matole, consécutif à la provocation indigne montée par le sieur Bougrain Dubourg, et au suivisme désastreux de medias nationaux incapables de prendre du recul pour comprendre qu’on les instrumentalise.

Le même type de provocation, avec le même résultat, vaut à une dizaine d’aficionados de devoir répondre de violences supposées contre les animalistes radicaux qui avaient envahi l’arène de Rodilhan en 2011, au terme de trois années de montée en puissance d’une campagne ignoble de dénigrement et d’injures. Fort heureusement l’agenda judiciaire est accablant pour les activistes irrespectueux de l’ordre public, à une période où, plus que jamais, la sécurité des citoyens est au coeur des préoccupations. Les défenses juridique et institutionnelle ont apporté la preuve de leur pertinence, en provoquant le déclin du mouvement protestataire qui ne mobilise plus sur le terrain et se divise en interne.

Pour parachever la défense de notre culture, il faut aujourd’hui déplacer le débat : au dogmatisme animalier qui a trouvé dans les médias une écoute si complaisante, il faut opposer l’affirmation d’une identité territoriale dont la portée est universelle en raison des valeurs qui la fondent. Une conviction renforcée cette semaine de manière inopinée : avec quelques jours de retard, le Père Noël m’a apporté les deux volumes dans lesquels ont été regroupées toutes les éditions d’un petit hebdomadaire publié voici presque quarante ans à Pau, sous le titre évocateur de « Pays », au sens de communauté territoriale de vie et de culture. L’Occitanie militante, plurielle et assumée : si l’universel commence devant chaque porte, le moindre hameau de nos contrées avait valeur d’exemple, et la moindre manifestation culturelle aussi, surtout, comme la tauromachie, quand elle est un héritage venu du fond des âges.

Dans ce « Pays » dont la compilation est en vente – je vous la recommande – (Éditions la Biscouette), mon rôle (j’avais 20 ans) était de décrypter l’actualité en dessins. Parmi les nombreux sujets abordés, l’un d’eux faisait référence à un attentat commis par un obscur « Comité d’Action Contre les Corridas » qui avait fait sauter un péage d’autoroute à Narbonne. Quarante ans après, ni mon esprit critique, ni mon engagement n’ont varié. En revanche, si je reprenais les crayons et la plume, ce serait sans doute en noircissant le trait, plutôt qu’en misant sur la ligne claire qui était alors à la mode.

Pour la petite histoire, ainsi qu’il est rappelé dans l’édito de cette compilation, l’affiche 4x3 que j’avais dessinée pour le lancement du journal avait été censurée : dans l’attroupement de gascons à bérets qui se précipitaient pour lire le premier numéro de « Pays », j’avais glissé un bambin tenant à la main un ours en peluche doté d’une magnifique érection. Il ne s’agissait en rien d’une provocation gratuite, mais de symboliser le débat sur la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées et ses risques de prolifération qui faisait alors débat dans les vallées. Une fois le corps du délit effacé par la censure, l’affiche fut placardée partout.

Cette émasculation administrative, qui sanctionnait la liberté d’expression d’un modeste hebdomadaire qui ne survécut même pas deux ans aux réalités économiques qu’il dénonçait, pourrait prêter à sourire aujourd’hui, si la contre culture post soixante-huitarde dont « Pays » était issu n’avait fini par engendrer un monstre hideux : à la censure officielle, bornée mais rationnelle, s’est substitué l'effarant pilori médiatique sur lequel est immédiatement hissé tout contrevenant à la pensée unique, par une foule avide de sacrifices, dont la pseudo morale imposée par la force du nombre et la tyrannie de l’anonymat aboutit à l’inversion des valeurs et à la perversion du sens. Une des têtes de cette hydre immonde à côté de laquelle les inquisiteurs de Torquemada apparaissent comme de pâles amateurs, est bien sûr l’animalisme outrancier, idéologie pernicieuse devant laquelle, par lâcheté ou intérêt, pratiquement tous les médias ont cédé.

Le pessimisme pourrait donc être de mise et constituer un danger mortel en incitant au renoncement, si l’immobilisme n’en était un plus redoutable encore. Une fois de plus, c’est du monde qui l’entoure que l’avenir de la tauromachie dépend, et pour la première fois depuis longtemps l’évolution qui se dessine pourrait nous être favorable. L’espoir légitime que nous pouvons entretenir réside dans la réaction que l’on sent monter depuis deux mois face aux attentats subis en France. Ceux qui n’ont jamais renoncé à voir nos sociétés retrouver leurs valeurs fondatrices et rejeter celles dont on les abreuve sur les réseaux sociaux, ne peuvent qu’adhérer à la prise de conscience généralisée, un peu tardive mais sincère, du pays tout entier, face aux menaces qui pèsent sur le monde occidental : plongées dans l’horreur qu’elles croyaient réservée à de lointaines contrées, les populations européennes ont commencé à hiérarchiser leurs priorités.

En un an l’évolution des mentalités est spectaculaire : de la victimisation de janvier, on est passé en novembre à l’exaltation de vertus guerrières autrement salutaires. Chacun a compris désormais que le monde mis à jour par les attentats terroristes n’est ni celui de Candy, ni celui de Disney, et que face à l’agression la fermeté s’impose. La République s’est construite à coups de canons, les bons sentiments ne vinrent qu’après. Le Peuple français a compris en novembre, qu'à moins de renoncer aux valeurs offertes par la France à la force des baïonnettes à l’Humanité entière, sa survie passe aujourd’hui par un retour aux fondamentaux : ce qui explique que l’annonce presque quotidienne des « neutralisations » subies par Daesch de la part de l’armée française conforte en chaque citoyen la hiérarchisation du prix de la vie. À l’heure où chacun admet que celle de l’agresseur vaut moins que la sienne et que le pays tout entier entonne la Marseillaise, jusqu’à quand les droits de l’animal pourront-ils être revendiqués comme une priorité, sans que cette perversion n’apparaisse comme une atteinte inacceptable aux Droits de l’Homme ?

Un cycle s’achève donc, dans la douleur et le sang, tandis qu’un autre doit débuter, qu’il faut aborder en apportant un éclairage lucide sur les contradictions de notre époque, quitte à heurter les bonnes consciences. Les grandes causes naissent aussi de petits effets et chacun, par son engagement, a le pouvoir d’influer sur le cours du temps. Plus que jamais, nous avons une obligation de résistance contre cette pensée globalisée qui sape de l’intérieur les valeurs de nos sociétés et s’insinue dans les consciences, au risque de provoquer l’effondrement de l’idéal de Démocratie, si celle-ci se réduit au pouvoir d’une élite manipulant à son avantage les lames de fond qui brassent la société au détriment du droit de minorités réduites au rôle de bouc émissaire.

Du fond de nos terres taurines, notre devoir consiste donc à rester lucides, afin de résister aux lendemains qu’on nous promet, quitte à surprendre, voire choquer, en replaçant le débat culturel dans un contexte sociétal. L’erreur serait de ne pas tirer les leçons de l’histoire. Condamnée à disparaître après le retrait des grands seigneurs, la fête taurine se réinventa en 1720 quand Manuel Bellón eut l’idée de placer sa cape sur une banderille. Grâce à cette muleta providentielle l’estocade fut sublimée et le peuple devint le grand protagoniste du spectacle. Un peu plus de cent ans plus tard, en 1830, le Siècle des Lumières provoqua dans le spectacle taurin des changement structurels qui lui permirent de s’adapter à la société rationnelle qui en émergeait, au moment où il était une fois de plus menacé de disparaître en raison de son anarchie chronique. Un siècle plus tard encore, en 1930, la révolution esthétique apportée par Belmonte répondit à l’aspiration de toute la société et débarrassa la lidia de ses aspects les plus sanglants, lui offrant ainsi une nouvelle mutation salutaire.

Presque cent ans plus tard, le défi que pose la société actuelle à la tauromachie moderne est équivalent à ceux qu’elle releva avec succès en 1720, 1830 et 1930 : s’adapter au monde pour ne pas disparaître. Avant les attentats et l’état de guerre, cette adaptation ne pouvait être envisagée à long terme que par une « humanisation » progressive de la lidia, conduisant peu à peu à un abandon sous la contrainte de tout ce qui pouvait être considéré contraire aux droits de l’animal. La corrida aurait alors évolué vers un spectacle « sans sang », à l’image de la course landaise ou camarguaise, en perdant bien sûr tout son sens. Mais en 2015, après que la France eut été secouée par la plus grave crise qu’elle ait connue depuis la seconde guerre mondiale, l’avenir de la corrida doit se réfléchir à l’aune des changements profonds que cette crise provoque déjà dans la société. Au travers de ce prisme, une observation objective permet de comprendre que, pour la première fois de son histoire, ce n’est pas à la corrida d’évoluer vers la société pour survivre. C’est au contraire la société, parce que sa survie est menacée, qui a entrepris, sans le comprendre encore, de se ressourcer dans les valeurs dont la première est porteuse : la compassion universelle qui lui a tenu lieu de canne blanche pour compenser la cécité dont elle a trop longtemps fait preuve, est en train de céder la place au désir d’exprimer sa force et sa puissance face aux agressions.

Dans une société qui se croyait généreuse alors qu’elle n’était que faible, la corrida était insupportable aux yeux d’une majorité qui refoulait ses racines guerrières. Mais dans une société qui revendique son droit de tuer son semblable pour exister, la corrida retrouve sa valeur exemplaire, même s’il ne s’agit pour elle que de se mesurer à un taureau. Faire prendre conscience de cette réalité à un pays entier demandera du temps, mais les moyens dont nous nous sommes dotés avec le Musée Itinérant des Tauromachies Universelles sont de nature à nous rendre confiants.

J’ai bien conscience du fait que cette lecture de l’évolution à laquelle nous assistons peut surprendre, mais il est d’autant moins interdit d’être clairvoyant que les conclusions qu’il faut en tirer sont primordiales : soit nous profitons de l’espace qui nous est offert par les chamboulements historiques que nous vivons, soit nous passerons à côté d’une opportunité peut-être unique d’inverser le cours de notre destin. Au regard des circonstances exceptionnelles qui labourent en profondeur la société, le temps n’est plus au repli défensif mais à une offensive généralisée : plus nous serons capables de montrer que les valeurs dont la tauromachie est porteuse sont celles auxquelles le pays tout entier aspire, mieux nous serons à même de permettre à celle-ci de se perpétuer. Le temps est venu d'aller à la rencontre des générations futures, de sortir la tauromachie de son gettho doré, d'investir lieux de pouvoir, universités et musées pour y diffuser l'image d'une culture décomplexée, légitime et exemplaire. Tel est l'objectif fondamental que chacun de nous doit se fixer.

Sachant bien que la liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, j’assume par avance les remontrances amicales que la mienne me vaudra peut-être, ayant pu mesurer à quel point elle semble nécessaire à tous ceux qui, durant les mois passés, se sont inquiétés de ne plus pouvoir me dire qu’ils n’étaient pas toujours d’accord avec moi, mais que je leur manquais. La réciproque est vraie.

Bonne année.

André Viard