GRENELLE TAURIN



Depuis quelques semaines, les négociations en vue d'établir les futurs rapports professionnels entre empresas, matadors et subalternes du point de vue du droit social sont lancées. Premier accroc : le syndicat patronal ne s'est pas présenté à la première réunion, alors qu'il est à l'origine de la décision qui a abouti à cette renégociation. Une attitude qui ne laisse guère présager de discussions sereines et de rapports apaisés.

Dans un premier temps, la patronale ANOET avait dénoncé les conventions collectives en vigueur, peu de temps avant qu'en l'absence de contestation celles-ci ne soient tacitement reconduites, ce qui a automatiquement ouvert une période légale de un an pour en signer de nouvelles. Et si aucun accord n'est trouvé, dans un an les anciennes seraient restaurées.

Que veut le syndicat patronal ? Globalement, revoir les salaires des subalternes à la baisse, supprimer les honoraires minima que doivent percevoir les matadors, et rendre ceux-ci seuls responsables du paiement des charges sociales de leurs cuadrillas.

Immédiatement, pour que les négociation débutent sur de bonnes bases, le syndicat des subalternes a fait valoir qu'il entendait augmenter mécaniquement les salaires au regard de l'indice prévu, avant de publier illico une nouvelle liste des groupes de matadors, selon laquelle on aboutirait à modifier considérablement la donne en ce qui concerne le nombre de cuadrillas fixes que ceux-ci devraient assumer, et les empresas aussi par conséquence.

Pour marquer le coup, la patronale ne s'est pas présentée à la première réunion prévue, dont l'ordre du jour n'était pourtant pas le plus conflictif, puisqu'il s'agissait d'établir seulement le calendrier des prochaines rencontres. Ce dont le syndicat des subalternes a profité pour entériner le principe de l'augmentation automatiques des sueldos.

Sans que le conflit qui se prépare ne débouche sur une fusillade semblable à celle qui mit un terme à la révolte des canuts (gravure ci-dessus), on peut prévoir sans risque de se tromper que la situation risque de se bloquer et que les menaces de grève que laissent filtrer les subalternes se concrétiseront peut-être dès les premières ferias. Les subalternes brandiront-ils la menace dès celles de Valence et Castellon ou attendront-ils plutôt la très médiatique feria de Séville ? Eux seuls le savent, mais il est prévisible que l'on en entendra bientôt parler.

Vu de ce côté-ci des Pyrénées, deux questions se posent : quelle valeur peuvent avoir des conventions collectives pour les organisateurs français qui ne participent pas aux discutions, et, en admettant que ceux-ci cautionnent les accords qui seront passés, quelles conséquences pourraient avoir pour eux une modification des rapports sociaux décidés en Espagne ?

À la première, le GEST (Groupement des Entrepreneurs de Spectacles Taurins) étant entré en léthargie profonde depuis que Simon Casas en a pris la présidence, ce serait plutôt à l'UVTF de chercher à obtenir des réponses afin d'orienter certains choix dans l'intérêt de l'aficion. Quant à la seconde, un des aspects pervers de l'actuelle situation n'aura pas échappé aux observateurs les plus avisés : comment comprendre, ce qui est le cas actuellement, que les cuadrillas embauchées par les matadors soient pris en charge socialement par les empresas, quand les second ne facturent pas leurs prestations par le biais d'une société, ce qui est le cas d'une minorité de figuras ?

Le problème semble peut-être à première vue de moindre importance, mais dans les faits il ne l'est pas. Car si l'on fait abstraction du problème du coût qui, en cas de modification des règles en vigueur à la demande des empresas, serait vraisemblablement réglé par un basculement des charges d'une partie sur l'autre (opération blanche donc d'un point de vue comptable), si ce n'est pas le cas, et si les organisateurs restent sur le papier les employeurs des subalternes, en vertu de quel principe ne les embaucheraient-ils pas vraiment, afin de s'assurer le concours de ceux qu'ils estiment être les mieux placés pour satisfaire leur public, plutôt que de subir ceux que les matadors leur imposent ?

On pense bien sûr aux picadors qui pourraient ainsi retrouver un rôle à la mesure de celui qu'ils tinrent au XIXème siècle, ce qui sans aucun doute irait dans le sens d'une amélioration du spectacle. Quelqu'un osera-t-il poser ce vrai problème sur la table, ou devra-t-on assister seulement à une bataille de chiffonniers qui se bornerait à débattre d'une triste question d'argent ?

André Viard