QUERELLES D'EGOS


Depuis les débuts de la tauromachie, il y a toujours eu des querelles de préséance pour savoir qui aurait l'honneur d'être considéré comme le plus ancien, qui serait le mieux payé, qui serait le mieux engagé...

On se souvient de ces deux grands anciens qui s'étaient disputés dans une joyeuse pagaïe l'honneur de combattre le premier toro en plaza de Madrid, on se souvient bien sûr de Luis Miguel Dominguin levant bien haut l'index à Las Ventas pour s'auto proclamer numéro un, et on se souvient évidemment des nombreux gros caprices faits par les uns ou les autres pour obtenir de telle ou telle empresa de choisir avant tout le monde toros, dates et compañeros... Antonio Ordoñez lui-même imposa un jour à l'empresa de Séville de n'engager aucun torero plus de deux fois, dans la mesure où lui-même ne voulait pas y toréer davantage.

Comme chaque année, Séville est bien sûr le théâtre de conflits larvés dont l'enjeu est de figurer au cartel de la corrida du dimanche de Résurection, traditionnellement réservé aux triomphateurs de la temporada... de Séville. On sait depuis quelques semaines que Morante et le Cid sont déjà engagés et l'on sait que trois autres toreros espéraient y être.

José Tomas d'abord, mais il veut aussi imposer la corrida de Nuñez del Cuvillo dont l'empresa ne veut pas, empresa qui n'a de toutes les manières aucunement l'intention de l'engager dans la mesure où avec son mano a mano Morante - Cid face aux toros de Victorino, elle fait déjà l'évènement et que José Tomas ne lui apporterait rien de plus en termes de recettes.

Les deux autres prétendants sont Manzanares et Perera. Hier, arguant du fait qu'il est le triomphateur de la saison, Miguel Angel Perera s'est étonné de manière un peu aigre que l'empresa ne se soit pas encore manifestée... ce qui n'est pas très bon signe pour lui. Et on perçoit même dans l'entretien que le torero a concédé à l'ABC qu'au cas où il ne serait pas engagé pour cette corrida il pourrait bien ne pas aller du tout à Séville.

Comment expliquer une telle position ? Par l'incessante querelle d'egos dans laquelle sont engagées les figuras et qui depuis un an a pris des proportions inédites. Tout se passe en effet comme si les quatre ou cinq toreros du haut de l'escalafon évoluaient dans une bulle virtuelle sans se soucier du champs de ruine que leur surenchère peut occasionner. En fait, chacun tente de se positionner au plus prés du "maître-étalon" Juli dont les honoraires font référence depuis presque dix ans. Des honoraires qui durant cette période ont été multipliés par quatre pour une seule raison : le Juli remplissait toutes les arènes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, et en toute logique les honoraires devraient en tenir compte. Ce qui n'est pas le cas non plus. Et le problème s'agrave quand les jeunes prétendants, estimant avoir fait une meilleure saison que lui, entendent gagner la même chose.

Paradodoxalement, je suis persuadé qu'il ne s'agit, ni pour les uns ni pour les autres, de gagner quelques milliers d'euros en plus ou en moins, mais juste de gagner un peu plus que les autres. De cette guerre larvée qui a lieu actuellement dans les bureaux de toutes les arènes dépend le profil de la saison. Une chose est sûre : les empresas ne semblent pas disposées à faire les frais de cette querelles d'egos et dans les semaines qui viennent l'annonce des cartels donnera lieu à quelques surprises de taille.


André Viard