CEPEDA PART EN FUMEE

La loi anti tabac qui interdit désormais en Espagne de fumer dans les lieux publics sonne le glas, avec bien d'autres choses, d'une époque de la tauromachie dans laquelle le soleil, les mouches et la fumée allaient de pair avec un certain art de toréer... et de vivre.

!Une image : qui ne se souvient d'Antoñete ou Manzanares tirant gouluement une bouffée en douce, montera sur la tête entre deux toros ? Laquelle bouffée montait se joindre au nuage bleuté de centaines de puros qui, pour les afiionados modestes ou fortunés, constituaient le plaisir indissociable des jours de toros.

Ce plaisir est désormais interdit dans les arènes couvertes, ces halls de gare à la modernité froide et aseptisée où, je dois bien l'avouer, je n'éprouve personnellement aucun plaisir à me rendre, même si je sais que je ne m'y mouillerai pas. Malheureusement, ces arènes-là sont les plus nombreuses, et il y a tout lieu de craindre que peu à peu elles remplaceront partout les ruedos frappés de vétusté, parachevant l'évolution moderne dont elles accompagnent à la perfection le toreo mécanique qui, comme les politiciens populistes, base sa force sur la peur, en jouant sur le rythme binaire de base peur/courage, que le plus béotien des spectateurs est en mesure d'éprouver, même dans un bocal sans fumée.

Ne rêvez pas, cette évolution est inéluctable, et les toreros à quatre temps ont fait le leur, pulvérisés par les stackanovistes de l'effroi, sentiment hautement philosophique mais qui en tauromachie ne débouche sur rien de profond.

Comment s'étonner alors de voir Cepeda partir par la petite porte, doublement dépité on le suppose, lui qui, lors de son émergence voici presque vingt ans, fut un des premiers à mettre au goût du jour les débuts de faena par changements dans le dos si fréquents de nos jours, avant de combiner, grâce à sa tehnique prodigieuse, toreo d'aguante et de ligazon, en faisant preuve du temple que seuls les élus savent se permettre. Malheureusement pour lui, Fernando Cepeda ne choisit vraiment jamais entre l'une et l'autre des voies qui s'offraient à lui - la classique profonde et la spectaculaire profilée - alternant triomphes d'apothéose et apothéoses d'ennui.

Véritable précurseur pourtant des toreros à la marge que l'on vit débouler ensuite et qui prolifèrent aujourd'hui, il aurait pu prétendre aux plus hautes destinées. Au lieu de quoi il finit par se fixer dans une manière quelque peu hybride, profilé mais templé, pas assez spectaculaire pour s'assurer le soutien de la masse, et trop superficiel malgré son temple pour convaincre définitivement les bons aficionados.

L'histoire de ce désamour avec finalement tous les secteurs du public fut ponctuée de triomphes majuscules - dans les grandes arènes le plus souvent, quand Cepeda parvint à secouer sa légendaire apathie, ce qui ne dura jamais longtemps et ce qui est dommage. Il serait bien sûr possible de rêver, de se dire que Cepeda reviendra, et que comme d'autres avant lui, l'âge mûr lui insuflera la volonté qui ne fut pas sienne durant ses belles années... Mais devant qui ? Combien de temps encore le public sera-t-il capable de faire la part belle aux toreros de qualité s'ils ne rivalisent pas aussi avec leurs jeunes et intrépides compañeros, sur le terrain du spectaculaire.

L'art taurin - qui est encore représenté par quelques artistes grandioses et d'autres qui tentent de le devenir - est sur une mauvaise pente et si l'on n'y prend garde, lui aussi, après Cepeda et les nuages bleutés des vieilles arènes, partira en fumée.

André Viard